Dites-moi donc, ma belle, pourquoi vous m'aimez tant ?
Car pour vous conquérir, je n'ai rien fait pourtant.
Si ce n'est vous serrer sur mon coeur de voyou...
Etait-ce assez pour que naisse cet amour fou ?
C'était assez, sans doute, puisque nous sommes là
Brûlant d'un même feu, moun gardian tant ama.
Coeur de voyou ? Peut-être, mais si tendre toujours.
Comment aurais-je pu résister, moun amour ?
Vous étiez si jeunette, et je ne l'étais plus.
Cent fois je me suis dit "Non, tu n'aurais pas dû"
Mais à l'instant d'après, je revenais encore
A vos lèvres boire la jouvence à pleins bords.
Eûssiez-vous reculé, je vous l'aurais versée,
La coupe qu'à vous seul je tenais réservée.
Les "comment ?", les "pourquoi?" est-ce bien important?
Quand on s'aime, n'a-t-on pas tous les deux vingt ans ?
Vingt ans, si vous voulez. Mais bientôt quatre fois
En ce qui me concerne, et pour vous presque trois.
Et si je peux encore vous vous paraître faraud,
Il m'arrive de craindre frôler le lumbago !
De frôler, seulement? La chose n'est pas grave.
Je vous sais valeureux, du bois qui fait les braves.
Qui flambe vite aussi, il faut bien l'avouer.
Je prendrai garde à bien vous économiser.
Moquez-vous donc de moi, infernale gamine !
Heureuse êtes-vous que toujours je me domine,
Car il pourrait venir, même dans la passion,
Que ma main des caresses passât au pastisson !
Vé, j'en tremble d'avance : je vous connais si bien !
Vous êtes trop gentil, je le sais, ô combien.
Nous sommes, moun amour, du sort bénis tous deux :
De vieux amants restés de jeunes amoureux.
Vous dites vrai, ma belle, quand pour vous soutenir
L'amour vous prend la main, on ne peut pas vieillir.