Il y a un fantôme dans le jardin. Elle en jurerait.
Cela fait déjà plusieurs semaines que quand elle scrute l’obscurité naissante, depuis la fenêtre de la cuisine, il lui semble apercevoir une silhouette au fond du jardin. A demi-cachée par la glycine et les framboisiers…Une silhouette enfantine, qu’elle a supposé être celle d’une gamine du voisinage. La clôture n’est pas bien haute et les minots sont si curieux. Elle est sortie pour voir ce qu’il en était. Trop tard….
Le lendemain, la petite silhouette semblait chercher quelque chose sur la pelouse. Sans doute les coques brunes chapeautées de vert que le vieux noisetier répand chaque année avec la même générosité? Elle est sortie avec un panier, on aurait pu y mettre les noisettes, elles auraient fait connaissance. Mais avec une vivacité de feu follet, la petite fille avait disparu. Elle s’est surprise à penser «
Bah, elle reviendra…. ».
Et elle est revenue. Chaque soir. Elle a pu, de loin, apercevoir les cheveux en boucles folles, des joues un peu rondes…Et détail incongru, exquis anachronisme, la blouse à carreaux bleus et blancs, froncée sous la poitrine, comme en portaient les écolières d’autrefois. Comme elle-même en a porté à l’école du village. Les enfants d’aujourd’hui ne portent plus guère de blouses, de tabliers….Cette petite fille, aperçue de loin seulement (à chaque fois qu’elle approche, la petite ombre semble se fondre dans le crépuscule), lui paraît vaguement familière. Une impression très douce de déjà vu. Mais elle ne peut se rappeler ni où, ni quand...
Elle a beau ouvrir la porte avec précaution, se mettre aux aguets près du cabanon, glisser sur le sentier sans plus de bruit que n’en ferait un chat…La petite visiteuse ne se laisse pas approcher. Elle en vient à penser que peut-être, la petite fille est un petit fantôme (un gentil fantôme, bien sûr). Et son imagination se met à galoper. Le souvenir d’une enfant qui aurait habité la maison autrefois ? Ou une petite âme égarée qui ne demanderait qu’un peu de tendresse pour aller vers la lumière ? Ou…Ou n’importe quoi ! Elle n’en sait rien. Dans son cœur, elle appelle affectueusement l’insaisissable fillette «
le petit fantôme du jardin ». Elle n’essaie plus de l’approcher, puisque le « petit fantôme » n’y semble pas tenir….
Elle est sortie, comme chaque soir, dire bonsoir au jardin, aux petits hôtes qui s’y cachent….Elle ne s’est pas aperçue que les chiens, contrairement à leur habitude, ne l’ont pas suivie. Elle n’a pas pensé que c’est presque « l’heure du petit fantôme ». Elle arrive sous la tonnelle, renifle distraitement le parfum entêtant d’un épi d’arbre-à-papillons. Une abeille attardée lui souffle un zonzon pressé en la frôlant.
Et soudain, elle a dressé l’oreille. Tout proche, lui parvient un bruit de chaînes…. Etrangement, elle n’a pas peur : « les petits fantômes » ne traînent pas de chaînes pour effrayer les promeneuses solitaires des jardins. Et voilà que son cœur s’emballe : elle le connaît, ce bruit.... Crîîîîinnnnn…Crîîînn…Un grincement long…Un grincement court. Celui de sa vieille balançoire, autrefois, quand elle retardait l’instant où il lui faudrait rentrer…Quand elle attendait et redoutait un peu à la fois l’obscurité naissante, prix à payer pour voir naître au ciel les premières étoiles.

Elle a fermé les yeux, elle se revoit enfant, cheveux aux vents, sur la balançoire…Souvenirs…Souvenirs prisonniers derrière ses paupières closes, qu’elle serre de toutes ses forces pour ne pas perdre ce fugace moment de bonheur…Elle a rouvert les yeux. Devant elle se tient la petite fille, la tête un peu penchée, les mains au dos. Elle sourit. Elle porte sa blouse à carreaux, et ses boucles brunes sont retenues à droite par un chou de ruban, dont chaque coque garde encore un peu de cet amour des doigts maternels qui les ont nouées….
Alors elle l’a reconnue. Elle a tendu les bras à la petite fille qui s’y est jetée, s’est serrée contre elle, fort, très fort, jusqu’à ne plus faire qu’une. La petite fille, c’est sa jeunesse …..