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 La maladie de l'aiguille

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GARDIAN
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MessageSujet: La maladie de l'aiguille   Ven 15 Juil 2011 - 0:01

Cette histoire a l'air d'une galéjade et pourtant elle est vraie. Si mon père était encore en vie, je ne me risquerais pas à la raconter. Ca se passait en 1953. Ma belle n'était même pas encore à l'état de projet....

Allez, je vais vous dire un petit secret, mon papa, de condition très modeste, gardait les chèvres une partie de ses jours de vacances scolaires, et tout bêtement il avait hérité du surnom de "Bichette" (chez nous, tout le monde a un surnom, c'est une marque de bonne amitié), et moi par la suite, sans avoir eu à garder des chèvres, je suis devenu "Bichou", c'est comme ça. Il n'est pas rare lorsque je téléphone à quelqu'un du village, même à un ennemi juré (ça peut arriver) et que je dis mon vrai prénom, que l'autre au bout du fil (même s'il n'y en a plus, de fil) me fasse répéter : « Qui ? Bichou ? !!! C’est toi ? Mais putainnnng….Tu ne pouvais pas le dire tout de suite, ensuqué ! »

Mais revenons à la maladie de l'aiguille
Bref, à cette époque là, je passais déjà pour assez bon cuisinier, et ça arrivait souvent que mes amis me tombent sur le poil pour leur faire la cuisine lors de nos ribotes (ripailles entre nous, le plus souvent secrètes). Le gibier était abondant, et certains se rappellent encore l'époque où nos anciens avaient des crises de goutte à cause d'excès de gibier dans leurs repas quotidiens. Le docteur du village disait alors : « O méstre, fau manja de crestian, aro." (il faut manger de la viande chrétienne, maintenant).

Bon, avant que vous alliez déformer mes propos, nous ne sommes pas des cannibales, la « viande chrétienne », ça veut dire simplement « viande de boucherie » ( celle qu’on achète honnêtement et qui ne vous envoie pas directement en enfer sans passer par le purgatoire pour faits de braconnage), et pas d'abats surtout. Pour les abats il y avait le tripier, qui vendait des « tripasses » et autres abats qui sont devenus actuellement aussi chers que de la bonne viande de boucherie (exemple : la queue de boeuf). Maintenant, il y a Mc Do qui vend de la m…e sans les tripes, et ce n'est pas mieux. Personnellement, je préfère une bonne andouillette.

Tout cela pour en venir à dire que les grives, sangliers, lièvres, perdreaux et autres, eh bé ils en avaient un peu marre. Bé vouèï, c'était de la viande gratuite, on n'est pas riche en Provence. Mais quand même…Alors pour faire un bon repas, ils dédaignaient le gibier et préféraient de la "viande normale", genre poularde bien grasse truffée, avec de la vraie truffe , pas des petits morceaux , de la bonne , de la grosse , de la pure, de la rabasso de chez nous, coupée en belles tranches et que le parfum vous saute au nez comme une castagne.

Donc on avait prévu de faire ribote avec les copains et ça n'a pas raté :

« Et alors, Bichou, tu ne nous ferais pas une bonne poularde ce dimanche ? »

« Pas de problème ! (j’ai toujours été bien gentil), il me faut juste la poularde, à qui le tour cette fois ? »

« Bé… heu…Comment te dire…Allez zou ! on va tirer au sort. »

Je sens que vous posez des questions. Non, ce n'est pas l'histoire du petit mousse sur un bateau d’affamés, bande de mal-pensants ! Je vous explique : les poulardes étaient engraissées en vue de la table de Noël, ça faisait partie du repas traditionnel. Rien à voir avec la dinde importée par les Amerloques : fichtre que c’était bravement meilleur. Donc chaque paysan avait dans son poulailler 3 ou 4 poulardes : une pour lui, et les autres pour les vendre. Et ces fils de paysans que nous étions allaient simplement tirer au sort pour savoir qui allait fournir la poularde à la coterie. Les truffes, ce n'était pas un problème (on était tous un peu rabassié quelque part), mais la poularde si !

On a tiré, et j’ai râlé (oui, déjà alors) « O Bichou, es a tu aqueou cau (c'est à toi cette fois)

« Aquo me fa caga, es le segun cau qu'aco mi toumbe sus l'esquino (ça me fait ch... c'est la deuxième fois que cela me tombe « sur le dos"). Mon père, il va me tuer cette fois, la dernière fois j'ai dit que c'était un renard, et il m'a cru à moitié. »

« Bé alors fais-y le coup de l'aiguille !

« Parce que vous pensez qu’il va marcher, bande de couillons ? Il est pas idiot, mon père ! »

« Mais si ! »

« Quoi ? Tu oses dire que mon père...? »

« Mais non, y’a pas plus malin que ton père, mais l'aiguille ça marchera, tu verras ! »

A ce stade, il faudrait que je change les surnoms, car autrement si demain un rescapé ouvre Internet et lit ces quelques lignes, il va se reconnaître, et là je ne pourrai plus remettre les pieds au village sans me prendre un coup de fusil.... Mais j'ai toujours été un peu risque-tout et puis ça ôterait de l'authenticité au récit, alors je ne changerai rien du tout. Lou Fèlun (félin, qu'on l'appelait comme ça parce qu'on ne l'entendait jamais venir) allait s'occuper de nous trouver quelques belles rabasso (truffes) pendant la nuit. Pour la bastide, pas de problème : Gàrri (le rat, un fureteur de première) trouvait toujours un bon bastidon, ou une petite bergerie de pierres pour les ribotes (entre autres) la Piboulo (le peuplier, car il était grand et mince) s'occupait du pain, et Parpailloun (papillon, parce qu’il se posait volontiers sur ces jolies fleurs qu’on appelle aussi des jeunes filles) piquait le reste dans l'épicerie de sa mère. Pour le vin pas de problème, il suffisait d'aller à la cave coopérative où notre regretté camarade Camille (qui faisait un si bon grenache !), nous donnait généreusement de son bon vin (vouèï, les temps ont changés, ils le vendent maintenant). Et le pauvre Bichou (donc moi) avait la lourde charge de fournir, outre son savoir-faire, la « poularde à l'aiguille ». A ce point du récit, certaines de mes lectrices vont vouloir me tuer, surtout les âmes sensibles (je leur demande pardon, et même à la poularde).

Le samedi matin, de bonne heure, je me suis introduit dans le poulailler en faisant le finatchou, et à l'aide d'une aiguille à tricoter en fer, j’ai « piqué" une poularde juste derrière la nuque, juste un tout petit trou suffisant pour la tuer vite et sans trace. Puis je suis allé placer la poularde au milieu de l'enclos, et zou ! je me suis recouché.

Ma mère, le matin en allant donner le grain et ouvrir aux poules (les femmes avaient à charge la volaille et les lapins, en plus de toutes les autres tâches, c'était une vie dure à l'époque, je ne rigole pas) a trouvé la poularde presque froide, elle a appelé son homme pour lui "faire montrer", comme on dit dans le Midi. Et -comme ça se trouve !- moi j’arrivais juste à temps pour participer à la consternation familiale.

« Té, c’est pas possible ! Elle était en pleine forme, cette bestiasso, moi je n'irais pas la vendre si j'étais vous, Païre…. Si ça venait à se savoir !! (Tout se sait dans un village, tout, je vous le jure, même que vous n’avez plus honoré votre moitié de trois jours).

« Mais, pauvre couillon, on ne peut pas la jeter cette bête, tout de même ! » Non, on ne pouvait pas. Des fois qu’un malgracieux la verrait et se poserait des questions.…Je me devais de sauver la situation : « Ecoutez, demain on fait ribote, je la porte aux copains et je dis rien, moi j'en mangerai pas, je dirai que je ne suis pas bien, et puis ils sont solides, ils craignent rien, eux…Et les autres poulassouno, elles garderont leur bonne réputation. »

Il a un peu réfléchi (parce que lui aussi, pécaïre, il était solide et il craignait encore moins qu’eux) « Allez zou, prends-la et ne dis rien surtout ! A personne, hein ! ».

Je passe sur l’histoire de la ripaille qui a suivi, on dirait encore que j’exagère. Vous voyez, il n'y avait pas la « Staraque », ni Jean-Pierre pour nous faire « Gagner des Millions », mais on s’amusait tout de même, on était peut-être un peu bêtes mais pas bien méchants. C’est ça, la « maladie de l’aiguille », qui frappait mystérieusement d’innocentes volailles dans le pais. Mais c’était toujours un cas isolé, jamais une épidémie. Parce que nos parents, c’était pas le vétérinaire qu’ils auraient appelé, c’était le garde-champêtre.

P.S. Une petite note, toute petite, à l'intention de ma femme : appelez-moi Bichou rien qu'une seule fois et je vous étrangle !
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Melany
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MessageSujet: Re: La maladie de l'aiguille   Ven 15 Juil 2011 - 3:06

Je vais essayer de ne rien dire à propos de ces pauvres bêtes... je vais essayer. silent

Merci d'avoir partagé cette histoire avec nous Gardian !

J'ai aimé la lire, sauf quelques parties...

Je dois reconnaître que vous êtes malins, tout de même...

Mais pauvre bête quand même ! silent
Désolée, je suis végétarienne, je n'ai pas pu m'empêcher, je sort !

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