A l'ombre des mots & Les Collections Éphélides

La magie de la poésie
 
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 Amours en Camargue

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Cigale
Petite flamme.
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MessageSujet: Séjour d'octobre (suite)   Dim 31 Juil 2011 - 21:19

MARDI (suite)

....Justement, mon bonheur, il m’attend sur la route « Vous pressez pas, fichue gamine, j’ai tout le temps ! Allez, zou…Vous allez mettre une robe qui s’ôte facilement et on part !» « Vous ne savez plus dégrafer un bouton ? » « Si, j’ai toujours la manière…mais je n’ai pas le temps ! Vous y allez…ou je vous y mène avec mon seden, maintenant que je l’ai retrouvé ? » J’y vais seule, merci. On embarque et en route pour les Saintes. Moun gardian sifflote un petit air guilleret, pas de doute, Pascal a raison, il mijote quelque chose. On arrive, il gare la voiture près de la place Joseph d’Arbaud et m’entraîne Place de l’Eglise…Se dirige vers sa boutique de référence «Tout pour le gardian ». Té, on aurait des velléités de coquetterie ? A peine entré, il coule un œil de velours à la patronne « Il me faudrait de quoi habiller une gardianne…Attention, hein, j’ai pas dit une gardiannette d’opérette ! » Machinalement, je porte les mains à ma tête. Il sourit «Vous fatiguez pas : votre valergue est dans la voiture. Je sais que vous y tenez, je vous l’ai fait tomber si souvent, c'est sentimental, on n’y touchera pas. Mais la jupe et les bottes, je ne tiens pas trop à vous voir avec celles de Maguelonne…. » La dame croit bon d’intervenir « De plus en plus, les dames optent aussi pour le pantalon… » Aïe aïe aïe…. « Peut-être, mais pas la mienne ! Enfin, vous me connaissez depuis le temps (vu que c’est une femme, je n’en doute pas !)…Je suis résolument pour femmes et là, j’aurais l’impression de me coucher avec un gardian ! » On amène plusieurs jupes, les coloris clairs, je n’aime pas trop « Je préférerais le noir ou le marron, qu’est-ce que vous en pensez ? » « Vous avez raison. Mieux de votre âge…" Non mais dites donc, vous ! Je ne suis plus une jeunesse, mais quand même ! « C’est pas pour l’âge, marrias, c’est pour le pratique ! » « Mais c’est bien comme ça que j’en disais, ma belle… » Je vous crois, avec le sourire ironique qui vous tire les lèvres. On se décide pour la noire, plus passe-partout. Donc bottes noires aussi. Il fait ajouter une chemise « rouge avec des médaillons d’Arles (comme il en porte le plus souvent), qu’on sache bien que vous êtes à moi. » Me voilà équipée de neuf. C’était ça, son « à faire » aux Saintes….

Il m'attrape le bras « Allez zou ! On n’est pas rendus… » Ah, on rentre à pied ? Mais il prend l’autoroute. Ne pas l'interroger, ça lui ôte le plaisir. De temps à autre, il me jette un regard vite fait, ravi que je me pose des questions. Et autant l’avouer : oui, je m’en pose. Il sort de l’autoroute, prend des petits chemins qui me sont vaguement familiers…Une plaque : « Balaruc-le-Vieux »…Non ? Il ne va quand même pas ? Si ! Balaruc-les-bains…Colline de Pech-Méjà…Hôtel Arcadius. Il s’arrête au parking de l’hôtel. « Remembranço, ma bello ? » (souvenir, ma belle?) Oh oui, je me souviens. Il était censé aller voir je ne sais plus quel matériel pour le mas, il devait coucher sur place . Donc son absence était normale. Entre-temps, j’avais reçu une invitation d’une cousine sétoise (et complice, bénie soit-elle). Je suis partie un jour avant son départ à lui, ça brouillait la piste. Il était venu me « cueillir » à Sète et nous avions passé la nuit à Balaruc, des heures trop rares pour qu’on les oublie. C’était en….1982. Réception…Chambre 207. Le même numéro… « Vous n’êtes pas la seule à avoir de la mémoire ». La décoration a changé, le paysage aussi. Mais ses bras autour de moi sont les mêmes. « On se rafraîchit, et on va se promener un peu, on ira prendre l’apéritif à Marseillan. » Ca non plus, il n’a pas oublié. Nous allons reprendre la voiture. Tout a changé, quand nous sommes venus, le lotissement de Pech-Méjà débutait à peine. Nous nous dirigeons vers Marseillan. On passe par Sète. Par la route de mer. A mi-chemin, il arrête la voiture. L’air du chat qui a trouvé une jatte de crème… "Vous reconnaissez l’endroit ?" Vaguement, oui. Le long du lido, on ne peut pas dire que le paysage soit varié. D'un côté la mer, de l'autre des vignes, des herbes ou de la rocaille. « Allez, un petit effort…Non ? Vous n’avez quand même pas oublié notre bain de minuit ! » Mon Dieu ! Il se souvient de ça aussi ! Je deviens comme un coquelicot…Et il s’écroule sur le volant, il pleure de rire « Boun Dièu ! Ce que vous pouviez être bécasse -sans offense- ma belle ! » Je ne peux pas le nier. Et cette fois-là, j’en avais fait une démonstration particulièrement réussie.

Paraphrasant le poète, je peux bien lui dire « J’ai tout appris de toi (vous) » et c’est vrai. Que j’étais innocente, ça il le sait mieux que personne et même forcément il est le seul à en être sûr. Mais il a découvert petit à petit à quel point. Avec attendrissement parfois, mais le plus souvent dans une franche rigolade. Dont cette fois-là. Nous sortions du restaurant de Marseillan et retournions à l’hôtel. Il a arrêté la voiture le long du lido et a proposé de marcher un peu. Nous avons marché beaucoup, nous nous sommes embrassés encore plus…Face à la mer, sur le sable blanc. Une nuit de carte postale. Il m’a prise dans ses bras et m'a dit tout doucement à l'oreille « Dites, ma belle, la nuit est chaude, il n'y a pas de lune, ça ne vous tenterait pas, un bain de minuit ? » Je n’avais plus grand-chose (sinon rien) à lui refuser.…J’étais d'accord, bien sûr. Hélas j'ai consulté ma petite montre-bracelet (chiffres lumineux, bien pratique) et je m'entend encore lui répondre d’une voix navrée « J’aurais bien voulu vous faire plaisir, moun gardian, mais j’ai peur que ce soit trop tard, il est déjà une heure du matin… » Pas eu le temps de lui dire que de toutes façon, je n’avais pas de maillot. Il a éclaté que je pensais qu’il allait réveiller le monde jusqu’en Arles ! Il s’est laissé tomber sur le sable, il hoquetait, il n’en pouvait plus, il hurlait de rire. Et je restais là, toute bête, me demandant ce que j’avais pu dire de si drôle. Enfin, il a repris un semblant de sérieux « Vous avez raison, chatouno, c’est pas une heure pour se baigner…C’est l’heure de mettre les petites filles au lit. Et n’allez pas me confondre avec votre ours en peluche ! Parce que si je suis plus chaud, je suis beaucoup moins docile…» Ca au moins, je l’ai su très vite. Et j’ai su plus tard ce qu’on entendait par « bain de minuit ». J’ai posé la question à une amie (plus délurée que moi, ce qui n’était pas difficile), elle me l’a expliqué. Quand elle a eu fini de rigoler.

Après ce plaisant intermède humoristique, nous repartons. De temps à autre, il me regarde du coin de l’œil…et il repart de plus belle. Au moins, ça le met de bonne humeur ! « Faites pas le mourre (ne boudez pas), vous étiez tant mignouneto… » Je ne fais pas le mourre. Je me creuse les méninges pour vous rendre la pareille. Et ce n’est pas facile. On arrive à Marseillan. « Patrie du Noilly-Prat… » lance moun gardian d’un air réjoui. Chic, je devrais échapper au pastis ! « Cette fois, on se gare loin des quais ! » Oh oui ! Frisson rétrospectif. Une fois où nous avions pu réitérer notre escapade, nous reprenions la voiture, garée sur le quai, je ne sais quelle courroie s'est cassée, il n’avait plus de freins. La voiture approchait dangereusement du bord du quai, il a tiré le frein à main in extremis. Mais on a une brave peur. 50 cm de plus et…Plouf ! Une de mes terreurs. Là, nous étions verts tous les deux. Même qu’au retour, il avait arrêté la voiture en rase campagne, histoire de nous prouver que nous étions bien vivants. « La Camargue » ou « Le Château du Port » ? » Mais il s’est arrêté à proximité et m’entraîne vers le « Château du Port ». Il cligne de l’œil « La Camargue », on en vient. Et ici, ça fera votre bonheur : spécialités de la mer ! Encore que je me demande si c’est bien prudent. Avec vos pescades, un jour je me coucherai près de ma femme et je me réveillerai près d’une sirène, qu’il vous sera poussé des nageoires ! » On verra bien. Comme il l’a dit, Noilly-Prat à l’apéritif. En entrée, on choisit les huîtres du Bassin de Thau. « Pour le plat, je vous laisse choisir, ma belle, je prendrai comme vous… » On n’est pas plus galant. Tu parles ! Son sourire s’étire ironiquement «…Comme ça, je suis sûr que vous ne viendrez pas pignocher dans mon assiette ! » Comme si c’était mon genre ! Enfin, puisqu’il me laisse libre : rouille de seiches à la sétoise. « Zut ! Vous auriez au moins pu prendre la daurade grillée ! » « Rien ne vous empêche : je ne regarderai même pas votre assiette. » Promis ! Il prend le risque. On amène les huîtres « 6 chacun, hein ! Ne trichez pas. » Dites donc, ce n’est pas moi qui glisse sournoisement les doigts dans les plats. Elles sont délicieuses, toutes fraîches. Je laisse tomber sentencieusement « Voltaire disait : si les huîtres avaient des yeux, on ne les mangerait pas vivantes… » Il éclate de rire «Vous ne m’aurez pas ! Ca ne m’empêchera pas de les manger et vous n’en aurez pas une de plus… » Je pouvais essayer. Il prend ma main par-dessus la table, et nous voilà repartis…Mon Dieu ! 27 ans déjà…27 ans en arrière. Il avait fait cela aussi, me prendre la main. Même il s’était penché pour m’embrasser et un marque-mal à la table voisine avait fait une remarque sur notre couple, à cette époque sans doute, on voyait davantage les années qui nous séparaient. Il avait voulu se lever pour régler l’affaire avec le gars, mais je sentais trop comment ça allait finir , en castagne !« Je vous en prie, non… ». Nous n’avions que cette soirée, nous n’allions pas la gâcher. Pour me faire plaisir, il s’était rassis, nous avons fait semblant de n’avoir pas entendu. Mais ça lui était resté sur l’estomac. Et bien des mois plus tard, il m’a dit un jour, tout joyeux, « Vous vous souvenez…le grossier…A Marseillan ? Le monde est petit, je l’ai revu à une vente de bestiasso… » Pas la peine de m’en dire plus : j’avais compris. Quand il a croisé Francés, le gars était sur ses deux pieds. Après, je n'en jurerais pas...

On amène le plat. Féroce juste comme il faut, la rouille. Un délice…Avec le riz camarguais qui va avec. La daurade a belle allure, elle aussi. Il attaque de bel appétit, non sans me jeter un coup d’œil rapide entre deux coups de fourchette. Mais j’ai promis, et je ne bougerai pas. Avant de s’en prendre au deuxième filet, il découpe un petit morceau de poisson avec une précision de chirurgien et le pose délicatement sur le bord de mon assiette « Voilà, parce que vous avez été sage ! Même que je ne vous en aurais pas crue capable ! » Vous voyez, vous me jugiez mal. Soudain, ses yeux s’écarquillent, l’étonnement se peint sur son visage et il fixe un point derrière moi. Machinalement, je suis son regard mais ne voit rien de particulier sur le quai. Quand je tourne la tête à nouveau, c’est pour le voir retirer prestement sa fourchette de mon assiette, piquée d’un beau morceau de seiche avec la sauce qui va avec… « Dites, ne vous gênez plus, est-ce que je vais chipoter dans votre assiette, moi ? » Il sourit « Non, pour une fois. Mais…je n’ai rien promis, moi, ma belle ! » Je disais comment, déjà ? Ah oui : son admirable mauvaise foi. « Remarquez, je vous reconnais quand même une grande qualité (quand même, une ?), c’est que vous ne vous en prenez jamais à mon dessert ! » Forcément, je ne suis pas très « sucre » « ...Ce qui me laisse augurer au mieux de la suite ! » Ce qui veut dire qu’il vous faudra un dessert.

Gagné ! « Pas besoin de redemander la carte, j’ai déjà repéré mon bonheur. Vous m’accompagnez ? » Est-ce que je ne vous suis pas toujours ? Crème catalane au sucre roux et madeleines tièdes « Avec un petit verre de muscat. » Va pour le muscat. Même sans être très portée sur les desserts, celui-ci vaut le détour, le sucre roussi craque délicieusement sous la dent, la crème est ferme juste ce qu’il faut et les madeleines…Hmmmm : fondantes. Parlons-en, des madeleines. Je l’ai déjà dit, Francés avait toutes les qualités pour être baile-gardian, et il les a toujours : un sens inné de l’organisation, il sait prévoir, anticiper, il à l’œil à tout, et il compte plus vite qu’une calculette. Et dans ce cas précis, il connaît son adversaire, ce qui est une demi-victoire. En fin stratège, il sait que je vais forcément me venger de ce qu’il a soustrait un morceau de seiche de mon assiette (je parie que ce devait être le meilleur) et il a prudemment mis la soucoupe qui contient SES madeleines hors de ma portée. Impossible de m’avancer en terrain découvert. Tant pis. Il soulève son verre de muscat « Mais vous avez vidé mon verre ! ? » Non ? Suis-je distraite ! Il empoigne le mien et « Mildiou ! Sale petite peste ! ». Eh oui, pendant que je buvais vos paroles, barjaïre (bavard) de mis amour, je buvais aussi votre muscat. Et le mien. Même le plus fin des stratèges, le meilleur des baile-gardian peut parfois avoir une faille, moun bèu amour. Fallait pas surveiller qu’un biou, fallait garder toute votre manade !

Nous sortons, la nuit est belle même si un peu fraîche. Francés m’ouvre la voiture, puis au moment d’y monter, il se ravise « Attendez-moi un instant ! » Il repart vers le restaurant, aurai-il oublié quelque chose ? Il revient moins de 5 minutes après, triomphant, me met sous le nez une bouteille de « Petit Grain » : « Voilà, je ramènerai quand même une bouteille de muscat à l’oustau. Et cette fois, je jure que vous n’en aurez pas une goutte, maudite gamine ! » Mais oui, mais oui…Nous repartons pour Balaruc, je regarde avec bonheur la Méditerrannée, noste mar, noste maïre…Impression d’avoir remonté le temps. La route qui toujours me semblait trop courte. Hâte d’être ensemble, mais les heures filaient trop vite. Cette fois, c’est différent. Finie l’escapade, nous ne devrons pas nous quitter.

Il arrête la voiture sur l’accotement « Nous faisons quelques pas ? Comme avant ? » D’accord. Nous allons marcher sur la plage, le long de la mer. Son bras pèse sur mes épaules, de temps à autres, il resserre ses doigts, une pression imperceptible, mais moi je la sens, il a toujours fait ça, me rappeler qu’il est là (comme si je pouvais l’oublier !)…Nous nous asseyons dans le sable, il y a un solide mistral, tant pis, nous lui tournons le dos et nous restons là, appuyés l’un contre l’autre. Mais il faut bien songer à rentrer à l’hôtel. Comme nous atteignons la voiture, il me prend par les épaules, me regarde et « Parfois, la vie est mal faite, ma belle… » Un long soupir « …Maintenant que vous savez ce que c’est qu’un « bain de minuit »….Il fait trop froid pour en profiter ! » Grrrrrr ! Vous allez encore me le rappeler longtemps ? Il veut envoyer voler mon chapeau, s’aperçoit que je ne l’ai pas, alors il ébouriffe mes cheveux « On pourra toujours le prendre…dans la baignoire ! Et ne me faites pas le coup de l’autre fois !» Non, ô mon maître, je ferai bien attention. Parce que la dernière fois, mue par l’habitude, j’avais versé dans l’eau mon bain moussant (très) parfumé, «Vanille des îles » ce qu’il n’avait guère apprécié « Vous me prenez pour une brioche, dites ? Pas question que je me trempe là-dedans ! » Cette fois, j’ai été prudente, c’est « Café Noir ». Et n’allez pas dire que je vous prends pour un percolateur !

Retour à l’hôtel. Le piano est toujours dans le hall « Vous vous souvenez ? » Oui. Nous allions déjeuner, il avait demandé au gérant si je pouvais user du piano, et m’avait demandé de lui jouer « le chant du gardian » (ben voyons). Permission accordée. Seulement, d’autres s’étaient approchés et m’avaient demandé de jouer quelque chose. Ca, ça lui plaisait nettement moins. Alors (toujours son admirable mauvaise foi), il avait trouvé le biais pour s’en sortir « C’est très beau, votre goût de la musique. Mais si vous pouviez vous souvenir que moi, je ne me nourris pas de do-ré-mi et que je voudrais aller manger ? » Et de m’entraîner vers la salle à manger comme il aurait traîné une poulino au seden « Je vous ai demandé de ME jouer quelque chose, pas de donner un concert aux autres ! » Et moi…je n’avais rien demandé du tout ! Nous gagnons la chambre, il envoie son valergue sur le lit, ôte sa veste…Du même mouvement qu’autrefois. Il se retourne « Si vous pleurez, je vous fiche une raclée ! Qu’est-ce que j’ai encore fait, mildiou ? » Vous n’avez rien fait : simplement, vous n’avez pas changé. Et je ne pleure pas, c’est seulement les souvenirs qui rendent mes yeux un peu plus brillants. J’attache mes cheveux en natte pour la nuit « Laissez ça tranquille, moi je les aime libres, vos cheveux… » Mais ils seront tout emmêlés ! « Vous inquiétez pas, je vous les démêlerai aux doigts. Je sais y faire, avec les crinières et les queues des chivau… » Vous savez ce qu’elle vous dit, la pouliche ? Mais je laisse flotter mes cheveux.

Je m’allonge près de lui, il me prend au creux de son bras. « Vous savez ce que je me dis à chaque fois, ma belle ? Je pense qu’à cause de malgracieux, on nous a volé notre temps et notre nuit de noces. Alors, chaque fois qu’on se retrouve tous les deux, j’ai l’impression de la leur reprendre, et avec les intérêts…» Je confirme, moun bèu amour. Pour les intérêts. Bouno nuèi….
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MessageSujet: Re: Amours en Camargue   Ven 19 Aoû 2011 - 2:56

MERCREDI

L'habitude nous fait nous réveiller tôt. La température matinale ne me pousse pas trop à vouloir me lever. Et la couverture un peu fine ne donne pas beaucoup de chaleur. Brrrrr...Je me sens happée par un bras impérieux "Allez, zou ! Collez-vous sur l'escaufeto ! (chaufferette) Que de grelotter, vous me faites trembler le matrassoun....et ça je préfère le faire moi-même, si ça ne vous dérange pas." C'est le genre d'invitation qu'on ne refuse pas, je me serre contre lui, il n'a jamais froid, ce diable d'homme. On reste là, à bavarder en attendant le moment de descendre déjeuner. C'est le moment des confidences, aussi. "Dites, ma belle, vous vous souvenez, la première fois que nous sommes venus ici, le matin vous étiez toute bigne et vous ne vous décidiez pas à vous lever parce que vous ne trouviez pas votre chemise de nuit...." Oui, je m'en souviens. Et il a bien fallu me résigner à me lever sans avoir mis la main dessus. "Vous n'auriez pas pu la trouver : j'étais couché dessus !" Espèce de ce-que-je-pense-mais je-suis-trop-polie-pour-le-dire ! "Ca m'a valu un coup d'oeil qu'il était bien joli. Et j'ai profité de ce que vous étiez dans le cabinet de toilette pour la remettre dans votre valise..." Boun Dièu ! J'ai épousé Machiavel ! Et 27 ans après, ça le fait rire pareil, lou marrias !

Vient quand même le moment de descendre pour déjeuner. On passe devant le piano, il soupire "Quand je pense que vous aviez eu le culot de donner un récital, alors que moi j'étais tout estransiné de faim et...Aïe !" Moi aussi, j'ai faim, et quand j'ai faim je ne vois plus où je mets les pieds. Tant pis si cette fois c'était sur le vôtre. Je suis encore plus patiente que la mule du Pape, j'ai attendu plus longtemps pour vous faire expier. Amen. On arrive dans la salle à manger, on s'installe dans un petit coin bien tranquille : si les amoureux sont seuls au monde, on n'est jamais si bien servi que par soi-même. On commande et je demande du chocolat "Té, vous ne voulez pas de café?" Non. Je ne suis pas très "sucre", le chocolat est ma seule exception. "Si j'avais su...." Mais voilà : vous ne saviez pas. Je profite de ce que je vais me servir au buffet pour demander au garçon de changer la commande et de lui mettre du chocolat à lui aussi. Mmmmmm, les croissants avec la confiture d'abricots, le pain tout frais, la salade de fruits....On amène le plateau. " Il s'étonne "Ils se sont trompés." Non. "Ils ne se sont pas trompés, c'est moi qui ai demandé. D'abord, parce que le chocolat, je sais que vous en mouriez d'envie. Et ensuite, parce que comme vous avez encore sur l'estomac le muscat que vous n'avez pas bu, vous auriez été bien capable d'échanger nos tasses !" Le regard "en dessous" qu'il me lance me confirme que j'ai vu juste.

Après déjeuner, nous bouclons notre sac de voyage. Nous ne nous attarderons pas. Nous posons nos bagages dans la voiture puis il propose une petite promenade en bord de mer "Nous ne sommes pas si pressés que ça..." Nous descendons donc jusqu'à la plage. Le temps est clair, un peu frais...Nous nous tenons la main, nous rions de nos souvenirs, pire que des minots et ça en fait se retourner plus d'un. Tant pis. Nous ne devrons plus nous cacher, plus jamais. On arrive devant une rangée de boutiques. Il m'entraîne vers un muret, me fait asseoir "Restez là et attendez-moi !" Il entre dans une boulangerie et en ressort porteur d'un sac en papier, avec son sourire qui...hmmm...Oui, il mijote quelque chose. Il s'arrête devant moi, ôte son valergue et me tend le sac "Pour vous, dame de mes pensées. Vous ne m'auriez pas pardonné si je vous avais laissé quitter Balaruc sans en acheter..." Des tielles ! Ces délicieuses petites tourtes aux seiches...Il s'en est souvenu. Elles sont encore tièdes, je sais, on vient de déjeuner...mais la tentation est trop forte, j'en prends une. Délicieuse ! Il s'assied près de moi "Vous ne m'en voudrez pas si j'ai aussi pensé à moi?" Des chouquettes. Nous éclatons de rire tous les deux. Il choque le sachet de chouquettes contre le mien "A nos amours sucrées/salées, ma belle !" Il enfourne une chouquette avec entrain, je le regarde et je me dis que je pourrais encore en tomber amoureuse....si je ne l'étais pas déjà tellement.

Nous retournons à la voiture. Il range les sachets de boulangerie "Trop dangereux de vous laisser ça en main, vous seriez capable de les faire réchauffer comme autrefois !" Exact. J'avais posé les tielles sur le tableau de bord, notre soleil avait fait le reste. Il n'en revenait pas. Il n'en est apparemment pas encore revenu "Boun Dièu, je ne le dirai jamais assez, un jour il vous poussera des nageoires." En route. Il prend le front de mer. Frontignan...Partout des tonneaux, des enseignes qui vantent le vin bien connu. Il arrête la voiture "Un petit verre de Frontignan, rien de tel pour encigala un peu celle qu'on cherche à séduire...J'ai bien envie de tenter encore l'expérience, même si je suis sûr du résultat." On ramènera donc une bouteille de Frontignan. Puis il met le cap sur le Grau-du-Roi, nous y avons aussi des souvenirs, mais nous ne nous arrêterons pas. C'est à Aigues-Mortes que nous nous posons.

Aigues-Mortes. Nous y allions souvent pour les abrivado...Et c'est là qu'il m'a fait les plus belles scènes. Sans motif. Mais il les faisait quand même. Une fois parce que je discutais avec le frère d'une amie, dont le seul tort était d'être un garçon. Une autre fois, parce que j'avais embrassé (deux poutoun sur les joues) le vainqueur au jeu du bouquet. J'avais donné le bouquet, ça se devait que j'embrasse celui qui me le rendait, c'est la règle du jeu. Il le savait bien. Mais puisqu'il n'y jouait pas, je n'aurais pas dû être là. Il n’y avait pas à discuter, décision du baile-gardian. Et celle à laquelle je n'ai jamais rien compris date « d’avant nous » ...

Les participants à l'abrivado buvaient le muscat, je me suis un peu éloignée le long du canal, il n'y avait pas un chat. Un gardian est passé au petit trot, de l'autre côté du canal, il n'a même pas tourné la tête. Mais il paraît que "vous l’avez suivi des yeux." Peut-être l'ai-je fait, je serais bien en peine de le dire, mais alors…si distraitement que je n'y ai pas prêté attention. Et subitement, je me suis sentie attrapée par le bras pendant qu'il me sifflait à l'oreille, les dents serrées "Vous n'avez jamais vu de gardian, dites? Faut-il que je vous en fasse voir un de plus près ?" Oui, j'aurais voulu. Je ne pouvais pas le lui dire, je croyais mes sentiments à sens unique. Mais il avait l'air vraiment en colère et le "Votre oncle n'aime pas ça, que vous vous écartiez" pour être vrai ne m'avait pas convaincu. Non mais, il me prenait pour un biou en rupture de manade ? J'ai commencé à me dire que c'était lui qui n'aimait pas ça. Que peut-être il était jaloux, noste baile. Et comme dit Racine "Si Titus est jaloux, Titus est amoureux"....Il ne restait qu'à espérer que ça valait aussi pour un certain gardian. C'était le cas. Et il a toujours eu cette grande qualité de le reconnaître : il est jaloux et même il le revendique.

Il range la voiture et nous allons nous promener du côté des remparts. C’est toujours aussi beau, et puis aujourd’hui on les regarde un peu mieux, presque avec des yeux de touristes. Avant, nous venions plutôt y abriter des embrassades à la sauvette (parce que ce gardian-là, il m’autorisait à le regarder, et même à le suivre, encore que là, c’était le pelot qui n’aimait trop voir son baile s’écarter. Retour vers la grand rue, on regarde les étalages, ce que nous avions rarement le temps de faire. Il manque s’étouffer en voyant des pointes de trident…en plastique. Plus loin, il s’arrête devant ce qu’il appelle des « chichoun pour donzelles » : «Té, j’ai bien envie de vous offrir une autre cigale, un peu plus jolie que celle-là… » Il tend la main vers mon corsage et je recule instinctivement. Je l’aime, ma cigale, c’est son tout premier cadeau et elle ne m’a jamais quittée. « Celle-ci, non ? (en filigrane doré, très jolie, oui) Ou celle-ci ? (réplique en argent de celle de Mistral) » Non, je préfère la mienne « La dorée, vous la mettrez le dimanche…. » Je ne veux pas vous faire offense, mais je sais que je ne la porterai pas, la mienne a beau être ternie par le temps, je n’en veux pas d’autre. Il n’insiste pas « Boun Dièu, ce que vous pouvez être testardo ! » mais le regard qu’il me jette et sa façon de me prendre la main disent qu’il est plutôt content que je sois tellement attachée à ce cadeau qu’il m’avait fait un soir de fête au village, alors qu’il rageait de me voir danser. Il me l’avait donnée « pour que vous pensiez à vous taire comme elle » et je l’ai gardée pour ne penser qu’à lui. Bientôt 30 ans que je la porte et ma hantise a toujours été de la perdre. Avec mon médaillon, c’était la seule chose qui me restait de lui. D’ailleurs, il s’en prend à ça aussi «Vous n’avez plus besoin de me promener en photo, maintenant que vous avez l’original ! » Si. Je ne pouvais pas le porter, mais je le ressortais parfois. Maintenant je peux le porter et je le fais. Il me serre un peu contre lui « Alors, vous l’aimiez donc tant que ça, le gardian de la photo ? » Je l’aimais beaucoup, oui, mais peut-être pas autant qu’aujourd’hui.

Place Saint Louis. Nous nous asseyons à une terrasse « Listel gris, ma belle, comme avant. » Le vin de sable…Je me souviens qu’il en avait emporté un jour lors d’une de nos escapades. Nous ne l’avons pas bu. Motif : pas de gobelet et il a décrété « Je ne veux pas voir MA femme boire au goulot comme le suce-raque dou vilage. » Il voulait dire « UNE femme », mais j’avais adoré le lapsus. Surtout que je n’aurais jamais cru qu’il penserait au mariage. Alors c’était mieux que rien. Pendant que nous papotons, un petit bonhomme tout sec s’approche et lui tape sur l’épaule « Eh alors, collègue, tu es en affaire par ici ? » Un manadier qu’il connaît. Moi non. Francés lui offre de s’asseoir avec nous, fait les présentations « Ma femme…. » L’autre me salue en me regardant curieusement. Puis au cours de la conversation, il lui dit en baissant le ton « Alors, tu t’es casé ? Tu as fini par t’en remettre de ton histoire…avec qui, déjà ? » Francés fronce le sourcil mais je réponds moi-même « Avec la nièce de son pelot. » « Ah oui, une petite brune…pas mal, d’ailleurs…Il n’aurait pas été « sur le coup », je m’en serais bien occupé, moi ! » On n’est pas plus gracieux. Je vois Francés agripper les bras de son fauteuil, et je continue avec un sourire de gala (2cm de plus de chaque côté que le normal) « Gramaci ! Mais la petite brune pas trop mal, elle n’aurait pas voulu de vous…Je le sais : c’est moi. Changée, bien sûr…Vous ne pouviez pas savoir. » Du coup, il a l’air d’être assis sur des oursins et il ne s’attarde pas.

Il a à peine quitté la table que Francés explose « Mildiou, celui-là il n’a pas intérêt à ce que je le croise seul à seul ! Est-ce que je parle que je me serais bien occupé de sa femme, moi ?» « Non, vous n’en parlez pas. Mais peut-être à passa-tèms que vous l’avez fait ? » « MILDIOU ! » Ne vous énervez pas, je galèje, c’est le pays qui veut ça.

On change prudemment de conversation pour se tourner vers une grave question existentielle « Dites, vous n’avez pas faim ? » Si, ça creuse, les remontées dans le temps. « Allez, zou ! On va à l’oustau ! » A l’oustau ? Eh bien nous ne sommes pas rendus « On pourrait prendre du pain et pour l’accompagner…Parce que d’ici que nous soyons rentrés… » Il s’apprête à faire voler mon chapeau, s’aperçoit que je ne l’ai pas et me tape légèrement le front du plat de la main « Je veux dire à « L’Oustau Camarguais », pas chez nous. Une petite salade du manadier, ça vous dirait ? » Oui, pourquoi pas ? Va pour l’Oustau Camarguais.

On s’installe en terrasse. J’aime bien l’ambiance à l’intérieur, mais lui ne se lasse pas que nous puissions être ensemble au grand jour. Nous sommes à peine assis que la patronne déboule « Eh bé, on ne te voit plus guère, mon beau, ce ne serait pas gentil d’emmener tes conquêtes ailleurs ! » Elle l’embrasse comme du beurre et moi je bois du lait. Parce que cette fois, c’est lui qui a l’air d’être assis sur des oursins ! Il arrive à prononcer « Mme V… , et…ma femme » Nous nous serrons la main « N’allez pas croire ce que j’en dis, Madame, mais je le connais de longtemps… » Je lui fais un grand sourire « Vous excusez pas ! Moi aussi je le connais. Depuis plus de 40 ans, c’est dire, Je l’ai vu à l’œuvre… » Elle éclate de rire « Oh moi, c’est de moins longtemps, sûr que vous pourriez m’en raconter ! » Je pourrais , oui. Mais l’intéressé laisse tomber avec accablement « Mildiou ! Lou Boun Dièu, quand il a créé les femmes, pas sûr qu’il n’a pas voulu créer une nouvelle race de punaises, qu’elles viennent nous ensuquer jusque dans nos lits ! »

Ca ne nous coupe pas l’appétit pour autant. Tellines du golfe en sauce tiède pour moi, salade du « manadier » pour lui, je le plaisante « Vé, aujourd’hui, c’est vous, mon pelot ! ». Puis filets de dorade gratinés aux amandes et basilic et lui choisit le civet de taureau aux saveurs de garrigue. Délicieux, et toujours le Listel. Au dessert, il appelle la patronne « Ma belle, tu seras bien gentille de nous apporter deux babas au muscat. J’ai un compte à régler avec ma femme…. » Ses yeux se plissent de malice « Cette fois, j’aurai et mon dessert, et le muscat…vu qu’il sera dedans ! ». La patronne vient prendre le café avec nous, et je connais un gardian qui voudrait bien nous voir un peu moins "copiner". Mais nous savons nous tenir, et non, nous n'allons pas nous transformer en horribles commères sur son dos. En tout cas, elle est bien sympathique et son mari, chef en cuisine, aussi. Cette fois, nous rentrons. Chez nous.

A peine avons nous démarré, qu'il fait remarquer "Vous avez changé pour une chose...." Ah? A part mon tour de taille, je ne le pensais pas. "Avant, vous chantiez toujours, dès que vous étiez en voiture, tout votre répertoire y passait...Ca me cassait la tête, à force. Mais maintenant ça me manque.....Vous ne voulez plus chanter pour moi?" Je ne fais que ça, généralement. A la maison, partout...."Mais pas ici." Si c'est ce que vous voulez....Alors je lui chante "Mireille" : "Trahir Vincent ....Mon coeur ne peut changer..." Mon coeur non plus n'a pas changé. Comment aurait-il pu...En musique, le temps passe plus vite. Surtout que de l'opéra, on passe à plus léger. Il me donne la réplique pour « J’aime bien mes dindons" de la "Mascotte", « Poussez, poussez l’escarpolette », « Quand allons nous-nous marier ? » (mon gardian adoré ?) Et bien sûr « Miette » tiré de « Un de la Canebière » : « Timide, tu m’as dit « Mademoiselle/Quelle belle journée de printemps ! »/ « Moqueuse, ça je me le rappelle/ Tu m’as ri au nez gentiment. »/ « J’ai ri car, souviens-t-en,/ il pleuvait à torrent. »

Et là, à nouveau, nous rions autant que de chanter. Et c'est ainsi que nous arrivons à la maison. Où nous trouvons un mot de Pascal "Nous sommes chez Justin, il a un cheval qu'on commence de débourrer. Si vous rentrez assez tôt, rejoignez-nous". Nous rentrons les bagages, nous rafraîchissons rapidement et repartons aussitôt. Pas question de rater ça, moun gardian serait capable d’y aller sur les mains !

Nous retrouvons "les jeunes" près des enclos. Ils ne sont pas seuls, il y a pas mal de monde pour admirer le cheval. Justin en est très fier, à juste titre. C'est une bête superbe, mais pour le caractère, c’est le fils de Crin-Blanc. Il va donner du fil à retordre aux gardian, celui-là. Effectivement, il est vraiment beau. Beau et pas facile. Il tourne dans le bouvau, tête droite, il prend des airs relevés, oreilles pointées, naseaux frémissants…Le grignoun (étalon) dans toute sa splendeur. Francés me serre le bras « Boun Dièu, ma belle, vous avez vu ça… (je ne vois QUE ça) Ce doit être quelque chose de le sentir sous la selle… » N’y pensez même pas ! « Il ne doit pas être pire que le Reinard… » Rien du tout ! Reinard est débourré, lui. Et on sait ce qu’il vaut. Il n’aime pas les hommes, c’est bien son droit, mais il est docile à la main. « N’allez pas profiter que je suis avec Jeannie … » Il me regarde gravement « Ca non, ma belle, je ne le ferai pas. Si vous avez peur, je vous promets de ne pas essayer. » Je le crois. Et je respire.

Je rejoins Jeannie, qui surveille Julien accroché à la laisse de ma Roxane. Elle me pousse du coude : « Regarde-moi cette cagole ! Si c’est pas malheureux de devoir recevoir « ça » au mas ! » « Ca », c’est la fille d’un manadier de connaissance, 20 ans à tout casser et le culot de cet âge. Elle est collée à un des hommes, elle rit trop haut, elle lui prend le bras, elle se conduit comme une petite fille qu’elle n’est plus, on ne voit et on n’entend qu’elle…Ca ne serait pas trop dérangeant si l’homme en question, je ne le connaissais pas : c’est Pascal. L’air passablement embêté, il rit jaune, mais il ne l’envoie pas « aux fraises ». Maguelonne aussi rit jaune, et encore pas sûr qu’elle rie. « Vous croyez que Pascal, il serait parfois comme son père ? » Je vois assez ce que tu veux dire. « S'il est comme son père, ma belle, alors je peux te rassurer. Parce que mon Francés, même si ça n’a jamais été un saint, Dièu garde ! quand il était avec moi, marié ou non, il ne m’a jamais fait faute. Et je lui ai toujours fait confiance. Ton Pascal, il est plus ensuqué que flatté. N’empêche que son père, il aurait été direct et se serait débarrassé de la donzelle. » Elle voudrait bien « Mais si j’y vais… » Tu auras l’air de la femme bêtement jalouse qui fait des histoires pour rien. Tandis que moi…je peux. J’aurai l’air de la vilaine belle-mère qui se mêle de ce qui ne la regarde pas. Le rôle me plaît. Je m’approche du groupe, je prends Pascal et la teignasse par le bras « Après…vous rentrez dîner avec nous, les minot ? » puis je me rends compte de mon « erreur » : « Excuse-moi, pitchounette…Mais par coquetterie, je ne porte pas tout le temps mes lunettes. J’ai reconnu mon Pascal alors je t’ai prise pour une autre. Tu comprends, moi je suis de la vieille école : une femme qui se colle à un homme comme une arapède, j’ai pensé que ça ne pouvait être que la sienne ! » Elle rougit (de colère ou d’autre chose, m’en fouti), lâche le bras de Pascal et ronchonne un vague au revoir en tournant les talons. « Ouf ! Merci de m’avoir débarrassé, belle-mère… » Tiens, tu te réveilles, toi ? « Si tu t’étais conduit comme un homme et pas comme un caramentran, je n’en aurais pas eu besoin. Fille de manadier ou pas, allez…zou ! Qu'est-ce que c'est que ce gardian qui ne sait pas remettre une pouliche au pré !» Il essaie d’en rire « On l'a toujours dit que vous saviez y faire, et ça n’a pas changé…L’expérience ! » Ne mélange pas tout : « Entendons-nous bien, petit : ça m’est arrivé de m’acagner à certaines qui serraient ton père de trop près à mon goût. Seulement il était libre, je n’avais pas plus de droit qu’elles, je triais pour mon compte. Mais quand nous avons été ensemble, ton père ne m’a jamais fait honte. Et il n’a jamais permis à aucune de jouer les frottadou ! Encore moins sous mon nez !» Les hommes rigolent, ça parvient jusqu’à Francés qui rapplique « Ca vous manque, hein ! maintenant que je suis sérieux…Je me demande si je ne vais pas reprendre du service, je porte encore beau, ça vous occuperait de me surveiller! » Ca ne me fait pas rire, parce que la petite Maguelonne, elle ne riait pas non plus. Du coup, ça le rend sérieux. « Je vais allez lui dire deux mots, au Pascal…Parce que celle-là, on l’emmènerait aux ferrades, on n’aurait pas besoin du brasero pour chauffer les fers ! » (Ah qu’en termes galants…mais je veux bien vous en croire) Il fait trois pas, se ravise « Dites, ma belle, vous êtes sûre que vous allez bien ? Moi, j’ai l’impression que vous n’êtes plus la même… » ????? « Parce que l’Amoretti, vous lui aviez troué l’espadrille ! Et la bazarette, elle est repartie en un seul morceau. Vous vieillissez, ma douce... ». Qu'est-ce que ça peut faire, si nous disons comme Jean Ferrat "Nous vieillirons ensemble". Mais sans nous presser. Je vais récupérer Roxane, qui semble n’avoir pas besoin de moi outre mesure lorsqu’elle est bien entourée et chouchoutée. Julien est fier comme Artaban de tenir la louve, qui semble lui obéir au doigt et à l’œil. Elle est tout simplement d’un tempérament placide et d’une gentillesse à toute épreuve. Le gamin voit son oncle qui a des dobermanns leur g….er dessus façon « discours d’Hitler ». Tout petit qu’il est, je l’ai prévenu : s’il crie ou commande Roxane, fini de jouer avec elle. Le respect des animaux, ça s'apprend au berceau. Et il a parfaitement compris.

Les autres sont allés faire honneur au repas offert par le pelot, je m'attarde un peu près du bouvau. C'est vrai qu'il est beau, ce cheval. Fier, libre, il ne s'en laissera pas conter. Celui qui l'aura devra s'en faire un ami. Il me regarde, j'avance la main, il approche et me laisse effleurer ses naseaux. Puis il volte et part au galop. Un tour de piste, il revient. Cette fois, il se laisse caresser entre les naseaux, puis le chanfrein. Mais sitôt que j'avance l'autre main, il s'écarte. Il veut être libre. "Un vrai camarguais !" Pascal est venu me rejoindre. "Vous savez toujours vous y prendre, belle-mère. je parie qu'avec "le bramaïre" (merci pour ton père) vous n'avez pas eu besoin du seden non plus." Tu ne te trompes pas. Parce que celle qui s'est fait prendre, c'est moi. Et son seden, il n'en a pas eu besoin, je lui suis bien venue toute seule. Tu n'avais pas 10 ans quand tu avais déjà compris que c'était ton père que je voulais. Mais c'est lui qui a décidé. Comme toujours. "Il vous aurait fait marcher sur la tête." Ca se voyait tant que ça ? Puis tout à trac "Vous croyez qu'elle était fâchée, Maguelonne?" Il a l'air d'un minot pris en faute. "Celle-là, il faut toujours qu'elle joue à la femme fatale. Pas moyen de se la décoller…" Tu n'étais pas obligé de suivre, une bonne remise en place et c'était réglé. "Ecoute, pitchoun , ta Maguelonne n'était pas fâchée : elle était triste. Et c'est bien pire. La colère, on la laisse sortir, on crie un bon coup, et on se raccommode. La tristesse, on se la garde. J'en sais quelque chose, j'ai passé quelques années à attendre ton père et le reste à avoir peur de le perdre, et pourtant il ne m'en donnait pas de raisons. Jusqu'à ce qu'on se perde pour de bon, à cause d'autres, justement. Parce qu'on ne les pas envoyés au diable quand on aurait dû le faire. Alors la prochaine fois, envoie-la s'acheter des bonbons, la gamine. Mais fais-le tout de suite." Il sourit, soulagé "Il a raison, mon père, vous n'êtes plus comme avant. Parce qu'avant, vous m'auriez encore envoyé un pastissoun ...." "Ne me tente pas, petit ! Surtout que je n'ai pas perdu la main." Nous rejoignons les autres. Parce que "le bramaïre", il se demande ce que nous sommes devenus. "Je n'ai pas le dos tourné que vous vous affichez avec un beau garçon !" Ca, il faut le reconnaître, c'est un beau garçon. Mais vous n'étiez pas en reste : je vous trouve au bras d'une jolie gardiannette. Nous restituons chacun notre accompagnant à son "légitime propriétaire". Et nous allons enfin manger. Et Jeannie en profite pour me glisser "Tu diras ce que tu voudras, mais les chiens ne font pas des chats !" "Tu as raison, ma belle..." "Ah quand même, tu es d'accord !" Totalement."....Aussi vrai qu'une pie ne chantera jamais comme un rossignol!" Elle écarquille les yeux mais en prend son parti : je suis un cas irrécupérable et désespéré. "Depuis le temps que ton beau merle te chante aux oreilles, tu ne dois plus guère les entendre, les pies !" Et nous en rions toutes les deux. Parce qu'elle aussi, elle a épousé un "drôle d'oiseau" mais je n'aurais pas intérêt à le lui dire. Francés vient me récupérer, il faut partir. "Tiens, justement, le voilà ton bicarèu...." (se traduirait par …séducteur plus très jeune mais encore vert, et même un peu beaucoup) Pitié, Jeannie ! Elle fait un effort, sourit "Au plaisir d'une prochaine fois, Francés..." "Tout le plaisir sera pour moi, Jeannie."

Mais on est à peine sorti qu'il ne peut s'empêcher de me dire "Tiens, elle sait sourire, celle-là? Toujours cru qu'on l'avait élevée avec des biberons de jus de citron !" Vous n'allez pas recommencer ! On arrive à la maison, Roxane a eu un menu de gala au mas, on peut se coucher tout de suite. Et ce n'est pas du luxe. La journée a été longue. On éteint la lampe. J'ai un sursaut de lucidité "LES TIELLES !" "Bougez pas ! Je les ai mis au réfrigérateur, vous pourrez même déjeuner avec si ça vous chante." Ouf...."Et ne cherchez pas les chouquettes : je ne suis pas assez fada pour les laisser à votre portée !" Ca va sans dire. Bouno nuèi !

.../...
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GARDIAN
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MessageSujet: Re: Amours en Camargue   Dim 23 Oct 2011 - 7:10

JEUDI

Fatigués tous les deux, nous nous attardons un peu ce matin. Je me serre contre "l'escaufeto" 'chaufferette), qui accueille cette manoeuvre avec résignation "Boun Dièu, qué arapède ! Pas encore debout que vous me collez déjà comme une arabi". (petit insecte suceur de sang particulièrement vorace, le vampire des palun) Gramaci, bonjour à vous aussi. On n'est pas plus gracieux. Mais il sourit, se tourne vers moi "Mais vous me les feriez aimer, les arabi ! " Nous bavardons, serrés sous le jeté de lit en boutis. Justement, c'est de lui qu'il est question. "Il vous a toujours plu, ce boutis..." Oui, j'avoue, il est magnifique. "Ca m'aurait fait peine que vous ne l'aimiez pas. Surtout que c'est un beau souvenir. Celle qui l’a cousu l’a fait rien que pour moi, une femme que j'ai beaucoup aimé...." Coup de gouge. Arrêt de mon coeur. Du coup, l'admirable boutis perd un peu (beaucoup) de son charme. Il éclate de rire "...De ma mère. Elle était très habile pour ces travaux. Mildiou, ce que vous pouvez être mal pensante !" "Vous ne me l'aviez jamais dit." "Vous ne me l'avez pas demandé non plus. Et puis, pardon de vous le rappeler, mais quand j'arrivais à vous entraîner jusqu'ici, à passa-tèms, j'avais autre chose à faire que de vous parler ouvrages de dames !" Un point pour vous, moun gardian. Un point…passé.

Nous restons silencieux (si, si ça nous arrive !) et passe devant mes yeux l’image de cette petite femme sèche comme un sarment de vigne, dont son fils a hérité le regard où passent tous ses sentiments. Toujours vêtue de noir, mais avec un grand devantié en toile d’indienne provençale. Misé Francés (on avait pris l’habitude de l’appeler du prénom de son mari), je me souviens bien d’elle. Elle détestait cordialement sa belle-fille (qui le lui rendait bien) et quand celle-ci est partie, moralement, elle a dû danser la farandole et prier chaque soir pour qu’elle ne revienne pas. Moi, il semble qu’elle m’aimait bien, et je crois qu’elle a vu avant son fils que je n’étais plus une gamine. Je me souviens qu’un jour (un peu avant que notre histoire commence pour de bon), elle m’avait dit « Pitchouno, à la façon que tu le regardes, même si c’est mon fils, je peux te dire que si tu t’estransines le cœur pour ce marrias, tu n ‘as pas fini d’en pleurer. » Elle ne s’était pas trompée. J’en ai beaucoup pleuré. A un détail près : ça n’a pas été de sa faute. Et lui aussi a eu bien du mal. Ce n’était pas de ma faute non plus. Si pour le Papet, je suis encore arrivée à temps, elle, je ne l’aurai pas revue vivante. Soudain, je regrette de n’avoir pas pu revenir pour l’accompagner elle aussi. Mon premier mariage était un désastre, je l’aurais revu, lui, peut-être aurais-je eu alors le courage de lui parler ? Mais je n’ai pas su quand elle est partie.

A croire qu’il lit dans mes pensées…. « Vous l’aimiez bien, ma mère. » Oui. « Pourtant, elle, elle n’aimait pas grand monde, elle avait ses têtes » Je m’en souviens. « Vous, elle vous aimait bien. Après que vous soyez partie… » Il a dû me sentir me raidir, il rectifie « Quand ils vous ont fait partir, elle m’a dit un jour « Si elle était là, la petite, sûr qu’elle serait contente de voir les cagoles qui te passent dans les bras ! » Là, je me suis énervé et j’ai répondu « Seulement la petite, elle n’est pas là. Et si elle était là, de cagoles il n’y en aurait pas. Et je suis assez grand pour faire ce que je veux… » Aïe aïe aïe…. « Elle est repartie tout de suite « Tu te crois peut-être assez grand, mais moi je suis encore ta mère, pour moi tu restes un minot et j’ai encore assez de vigueur pour t’envoyer un pastissoun qui te fera tourner la tête dix fois sous le chapeau ! » J’avais cinquante-huit ans. Pas mal pour un minot. Et je suis sûr qu’elle l’aurait fait ! » Aucun doute là-dessus, moun gardian. Absolument aucun.

Du coup (sans jeu de mots), il saute à autre chose « Mais dites donc, au fait…Vous aussi, vous m’avez giflé ? » Oui, je l’ai fait. Une fois. Mais je vous ai giflé sans le faire, vu que c’était « l’autre » que je voulais escagasser. C’était une fois où il avait accompagné des bêtes qui devaient courir près de Nîmes. Il ne devait rentrer au mas que le lendemain. Mais il est rentré le jour même, très tard. Il a dit qu’il se languissait de moi. J’en avais autant à son usage. J’étais assise sur un banc derrière le mas, je rêvais mais je ne dirai pas à qui, il est arrivé par derrière tout doucement pour me faire la surprise. Il m’a prise par la taille, encore que c’est un sujet qui nous a toujours divisés : nous ne devons pas positionner la taille à la même hauteur, parce que je prétends que ses mains, il les a mises beaucoup plus haut. Ce n’est pas le propos, ma réaction aurait été la même. J’ai pivoté sous les mains qui me tenaient et j’ai giflé à la volée le marque-mal. Pas le temps de se reconnaître, il s’est trouvé face à une boule de rage prête à lui graffigner la figure. « Dites, vous n’êtes pas folle, non ? Ca vous prend souvent, ce genre de crise ? » J’étais furieuse « Ca ne me prend que quand un rufièn met les mains là où je n’en autorise qu’un à la faire ! » « Mais c’était moi ! » « Peut-être, mais je ne savais pas, il fait noir et vous ne m’avez pas envoyé les tambourinaïre pour vous annoncer ! » Nous étions face à face comme deux coqs de combat. Puis il a éclaté de rire « Finalement, ma belle, je ne la regrette pas, cette gifle.…J'ai reçu de façon « frappante » la certitude que quand je ne suis pas là, je n’ai pas à m’inquiéter que des conteurs de lune viennent vous tourner autour….Mais n’en faites pas une habitude, tout de même ! Ou alors identifiez d’abord à qui appartiennent les mains…» J’ai voulu riposter, mais je crois me rappeler qu’il m’a fait taire selon sa méthode personnelle. Comme il le fait à chaque fois qu'il veut avoir le dernier mot. Pratiquement toujours.

Nous nous décidons à descendre. Roxane fait la fête et fonce au jardin. Elle en revient trempée et les pattes pleines de terre. Pour la première fois, il pleut. La cuisine est un peu froide sous le jour plus gris. Je frissonne...et je prends une grande claque dans le dos (ça faisait longtemps, brutal!) "Allez, du nerf...Zou, li biou ! Ca vous réchauffera de me préparer le déjeuner!" Si vous le dites. "Bonne idée. Pour me réchauffer tout à fait, je vais même me faire une tasse de chocolat. Mais je suppose que vous, vous n'en voulez pas? Un café bien serré, comme d'habitude..." "Oui...oui..." Hum, ça manque singulièrement de conviction, cette réponse. "Vous êtes sûr ?" "Vous me prenez pour une donzelle ?" Non, pour quelqu'un qui ne sait pas se passer de sucreries en tous genres. Comme je peux être aussi machiavélique que vous, je casse un (très) gros morceau du bloc de chocolat belge que j'ai amené (et auquel vous ne touchez jamais, sont gourmandes, les souris camarguaises). Je fais fondre avec un peu d'eau, juste ce qu'il faut de sucre, un nuage de cannelle...Puis j'ajoute le lait et je laisse mijoter. Je mélange beurre, sucre et cannelle, tartine deux beaux morceaux de baguette et hop en douceur sous le grill. Ca sent bon, n'est-ce pas ? J'en étais sûre. Quel dommage que vous n'en veuillez pas....Je dresse la table, nous pouvons déjeuner. "Suis-je distraite ! J'étais si occupée de moi que j'ai oublié votre café. Désolée, je crois qu'il va vous falloir partager mon déjeuner...Vous ne m'en voulez pas ?" C'est peut-être moins "viril" que votre café à couper aux ciseaux, mais c'est bon hein, le chocolat mousseux et le pain à la cannelle ? "Fichez-moi la paix, maudite gamine ! Vous pourriez gagner avec plus de modestie" Je pourrais. Je le fais. Il me suffit de voir avec quel entrain vous attaquez ce "déjeuner de donzelle" dont vous ne vouliez pas, moun amour. Il sourit "Diablasso...Vous me connaissez bien. On dirait que le pays veut nous ôter des regrets de partir, avec ce temps. Cet après-midi, si vous voulez, nous ferons quand même une promenade avec les chivau. Le soir, on dîne chez les enfants. Comme ça vous n'aurez rien à faire, avant de partir...Demain." Demain? Mais pourquoi ? "Ecoutez, ma belle, même si je n'aime pas à le reconnaître, à mon âge je préfère ne pas me trouver le week-end sur la route. Alors, si ça ne vous dérange pas ?" ***Non, ça ne me dérange pas. ce n'est pas comme si je partais seule. On fera comme vous voulez. A vous le fer, moun baile gardian...

Je fais la vaisselle du déjeuner et il va allumer le feu dans le séjour, c'est vrai qu'il fait un peu frais. Je prépare ce qu'il faut pour une bonne soupe de légumes, mets à mijoter doucement et vais le rejoindre. Je le trouve en tête-à-tête avec un album de photos "Venez que je vous montre..." Il est bien vieux, cet album. Et pour la première fois, je découvre un inconnu. Il me fait voir ses parents, figés comme sur les photos d'autrefois, sans sourire...Son père, deux fois plus grand que son épouse (la taille de Francés est un heureux compromis entre celle de ses parents)....Sa mère, l'air sérieux et pénétré sous son voile de mariée...Un poupon allongé sur une peau d'agneau, on a l'impression de sentir sa lèvre trembler, avant les larmes.."Non ?"' "Si!" J'ai sous les yeux l'adorable minot qui allait devenir moun gardian...."Tant mignoun..." "Ma belle, attendrir les dames, c'est déjà la moitié de la conquête. Je l'ai su très tôt. La preuve : vous fondez...." Une part de sa jeunesse défile. Ses photos d'école...Sa bar-mitzvah....A cheval pour la première fois...Ca ne m'étonne pas qu'il avait du succès, à moi aussi il m'aurait plu, lou gardianoun. A cheval, avec une belle Arlésienne en croupe "Ma cousine. Elle était belle, n'est-ce pas ? J'étais presque son grand frère, elle me faisait confiance. Elle a cru qu'un de mes camarades, puisque je le fréquentais ça devait être quelqu'un de confiance aussi. Ca ne l'était pas. Ils sont partis ensemble, il l'a emmené en Algérie et on n'a plus eu de nouvelles. On a appris qu'elle était morte là-bas, mais on n'a jamais su comment." Il ne dit rien de plus, mais à son expression, je sais exactement ce qu'il aurait plaisir à faire au salop qui a fait du mal à la petite.

Une photo en sépia, où sourit une adorable jeune femme aux longues nattes brunes " Ma mère... Dès qu'elle m'a eu, elle a toujours été "Maïre" pour tout le monde, à en oublier son prénom...Elle s'appelait Doriana." "C'est très italien, dites?" "Son père, c'était un Piémontais qui était venu travailler aux cultures. Une petite lui est tombée dans l'oeil, ils ont fait une bêtise, on les a mariés. Té, une idée, on aurait dû faire pareil ! Parce que ça ne leur a pas trop mal réussi, aux reïre..." J'y ai déjà pensé. Il cligne de l'oeil "Et puis avouez, dites...Ils font de beaux enfants dans la famille...Vous n'avez qu'à me voir !" Toute une vie qui tient dans quelques photos et beaucoup de souvenirs. Avant que je dis quoi que ce soit, il me coupe la parole "Je ne vous les avais jamais fait voir...Mais c'est comme pour le boutis : j'avais mieux à faire !" Si je n'essaie pas de parler, vous essaierez quand même de me faire taire ? J'aime bien quand vous le faites.

***En fait, j'en ai su la vraie raison une fois rentrés. Je l'ai surpris qui disait à mon frère "Votre soeur, si nous n'étions rentrés qu'au dernier moment, elle serait sur les genoux pour rentrer à son bureau..." Gramaci, moun gardian.

En attendant, des effluves de légumes frais en provenance de la cuisine nous font savoir que la soupe mitonne toujours. Juste ce qu'il faut, le bouillon a réduit de moitié, les légumes sont confits dans leur jus et la viande se détache de l'os de gigot de mouton. " Té, vous nous faites "la soupe à l'os" ?" Oui, je sais que vous l'aimez, cette soupe héritée des bergers qui la préparaient quand un mouton avait un accident au pastrage. "Et n'allez pas me la mouliner, hein !" Pas de danger ! Juste effeuiller la viande dans la soupe. Tailler le pain en grosses tranches, un passage éclair sous le grill et à table. D'abord, les tielles, réchauffées au devant du four, un délice. Puis la soupe. Qu'il se taise est la plus sûre marque d'approbation...Je vais chercher le vin rouge, le pose devant lui. Il lève le sourcil "Vous attendez pas à ce que je vous serve, hein.." Ce n'est pas le propos. Puis il comprend "Ca ne vous rebute pas, vous ?" Non. Je sais qu'il aime souvent à faire cabroù (faire chabrot). Un demi verre de vin dans l'assiette, je lui ressers une louche de bouillon chaud....et zou, à même l'assiette selon la tradicioun. "Vous n'oubliez jamais rien ?" Si. Mais pas ce qui est "vous", moun bèu amour. Il se lève, m'embrasse à la sauvette, disparaît un instant....et revient avec le sachet des chouquettes. "Vous en voulez?" Une, oui, juste pour goûter. Il ouvre le sac, tressaille imperceptiblement "Quelque chose ne va pas ?" "Non non..." Je fais comme si, mais je ne vous crois pas. Il avale les dernières chouquettes. "Un quart d'heure sur le radassié (divan) et on va prendre les chevaux ?" Fort bien. Mais avant il m'aide à la vaisselle, on n'est pas plus galant. Nous allons nous asseoir, face aux informations qu'il ne raterait pour rien au monde, main dans la main. Je pose la tête sur son épaule "N'essayez pas ! J'ai dit qu'on allait chercher les chevaux !" Je n'essaie rien du tout, maufasènt...que d'être plus près de vous.

Nous nous apprêtons à partir "Et si vous mettiez votre nouvel attirail?" Vous croyez ? "Ce n'est pas pour garnir le dessus de cheminée, c'est pour le porter, ma belle..." J'étrenne donc ma tenue gardianne toute neuve. Il a l'air satisfait. Nous allons dire bonjour aux jeunots puis on va seller. "Bouto sello...Bouto sello..." Il ne changera jamais. En avant! Sitôt en selle, je sens que Reinard reconnaît ma façon de mener, il répond gentiment. "Vous vous entendez bien avec lui !" "C'est normal, moun gardian, j'ai toujours su y faire...eme li renaïre..." (avec les râleurs). "Mildiou ! Sale petite peste, attendez qu'on mette pied à terre !" J'ai dit ça sans intention....

Cette fois, il descend vers le village "Vous n'allez quand même pas aller parader devant l'Amoretti ?" "Non, je veux vous montrer quelque chose..." Nous arrivons sur la place, Francés s'arrête pour saluer des personnes de connaissance, c'est le moins qu'il puisse faire. Et le minot de l'un d'eux demande s'il peut monter sur le cheval. Francés met pied à terre, l'installe sur sa selle. "Tu sais monter, pitchoun, sinon je te tiens le cheval?" Oui, il sait. "Faites un petit tour avec lui, pendant ce temps, je prendrai un petit rafraîchissement avec la coterie...." Chez Amoretti ? Bien joué, moun gardian ! Je pars avec le pitchoun, (10 ans à vue) vers un petit chemin de terre. Il mène Pépita avec la sûreté d'un gardianoun "Faut pas avoir peur, vous n'avez qu'à rester derrière moi...." Ben dis donc, d'un macho grandeur nature, me voilà tombée sur la miniature ! "C'est vrai, que vous êtes mariée à Moussu Francés ?" Oui, c'est vrai, même s'il m'arrive encore de me pincer pour m'en persuader. "Ben vous êtes courageuse !" HEIN??? "Mon papet, il dit "faut être drôlement courageuse pour le supporter, le Francés, ou alors faut vraiment être toucado de lui, comme la chato du Peyrons...." Tiens tiens....Et soudain, il comprend, rougit "C'est vous, la chato..." C'était moi, oui. Il y a lbien longtemps. "T'en fais pas, il a raison, ton papet. Et je ne dirai rien à Moussu Francés." On revient à notre point de départ. "Vous buvez quelque chose, ma belle ?" Oui, le temps d'attacher Reinard près de la fontaine. "Comme vous" Une orangeade... On papote un peu, le temps que je finisse mon verre. Près de la terrasse, il y a une petite qui regarde le gamin faire le faraud sur le cheval de Francés. Je lui demande si elle veut en faire autant "Non, parce que Papet ne veut pas...." Ah ? Ce n'est pas le genre du pays. Et soudain, la pièce tombe : son papet, c'est l'Amoretti, et c'est avec NOS chevaux qu'il ne veut pas. Mon bon caractère me reprend, j'entre dans le café, chance, l'affreux est seul "Ecoute, marrias, tu n'aimes pas Francés, c'est bien ton droit, il ne t'aime pas non plus. Tu ne m'aimes pas, j'en ai autant à ton usage. Mais ta pitchounette, elle ne nous a rien fait et elle ne t'a rien fait non plus. Alors tu pourrais faire la trève plutôt que de la faire pleurer !" Il me regarde, puis me tourne le dos sans répondre. Qui ne dit mot...On connaît la suite. "Il est d'accord, ton Papet, tu peux venir, pitchouno..." Seulement, elle ne sait pas monter. Le "gardianoun", déjà galant comme un grand, propose de la prendre derrière lui. Et les voilà tous les deux à tourner autour de la placette, fiers comme pas possible. La relève est assurée ! "Au noum dou pais et de la manado, mantenen, gardian, noste viei coumbat !" Cette manche, c'est moi qui l'ai gagnée.

On reprend les chevaux, on salue le monde, j'en profite pour glisser à un des vieux amis "C'est pas à répéter mais...pour le supporter, le Francés, faut être courageuse ou bravement toucado de lui...A ce que certains en disent dans le pays...Qu'ils savent de quoi ils parlent : ils ne font que répéter ce que leurs femmes en disent d'eux-mêmes..." Il fait des yeux de bogue-ravelle, ouvre la bouche pour se tirer d'affaire mais je suis déjà en selle. Adessias !

Francés nous mène dans le petit chemin qui borde l'église, on fait à peine cinquante mètres "Pied à terre, ma belle..." Déjà? On attache les chevaux, il pousse la grille du vieux cimetière. "Ca lui fera plaisir de vous voir...avec moi." Quelques allées, et nous nous arrêtons devant un carré de terre bordé de pierre. Sur la pierre levée, le nom de sa mère, et une photo sur faïence un peu effacée. Le temps d'une prière, nous sommes unis devant "elle". Moi, je reste une minute de plus, je pose sur la tombe une pierre, selon notre tradition et je promets à celle que de son vivant je n'ai pas pu appeler "maïre" de faire de mon mieux pour que son fils ne soit pas malheureux avec moi. Puis je le rejoins et nous reprenons les chevaux. Cap sur le petit bois, que nous connaissons bien...Pas un mot d'échangé, mais nous nous tenons la main, et nous savons chacun ce que pense l'autre.

Bientôt, le chemin devient trop étroit pour marcher de front. Francés passe devant, Reinard veut "le passer" mais je le retiens. Il doit prendre l'habitude que c'est moi qui décide, pas lui. Je tends la main, lui grattouille la tête entre les oreilles. Il se redresse, il apprécie. J'aime bien ce petit cheval, il a du caractère (comme moi) mais quand il aime bien quelqu'un, on en fait ce qu'on veut (comme de moi aussi). On sort du bousquetoun, on continue en bordure d'estang...Les roseaux bruissent sous le vent...Francés arrête Pépita "Vous vous souvenez, ma belle, c'est ici qu'on s'est arrêté la première fois que vous êtes revenue..." Oui. Je me souviens. Il avait ôté le chapeau, m'avait embrassée et il avait dit "C'est ici que nos amours ont commencé, c'est ici qu'elles finissent, je resterai votre ami..." Mais jamais nous n'aurions pu être amis. Nous avons essayé, nous avons échoué. "Vous disiez que nous resterions amis"...Il soupire "Je me racontais des histoires.Quand vous m'êtes débarquée par surprise, que vous avez pleuré dans mes bras, je me suis divisé en deux, et chaque partie n'avait qu'une idée. Une pensait "Elle est revenue, je ne la rendrai pas" et l'autre "Qu'elle fiche le camp, maintenant que j'ai fini d'avoir mal". Et je le pensais, je voulais que vous repartiez. Et j'aurais fait l'effort d'être votre ami. Si j'avais été sûr de vous, que c'était ce que vous vouliez. Mais quand je vous ai embrassée, vous m'avez répondu, et je me suis pensé " elle m'aime toujours". Je n'ai rien fait pour vous détourner, vous n'avez rien fait pour me revenir, mais ça devait arriver...." Oui, ça se devait. "Si je suis remonté par chez vous avec le jumelage, c'était pour vous voir. Avec votre militaire. Je voulais être sûr que vous l'aimiez lui. Mais ce n'était pas le cas. Vous l'aimiez bien, sûrement, et c'est quelqu'un de très bien. Mais lui non plus, il n'avait pas le yeux en poche. Quand nous nous sommes trouvés seuls à la dernière soirée, il m'a dit tout droit "vous aimez ma femme". Je ne me sentais pas très à mon aise mais comme je n'ai jamais été un capoun (lâche) j'ai dit oui. "Elle m'a un peu raconté, J'ai été officier, j'ai l'habitude de juger vite les situations. Elle vous aime aussi. Elle vous regarde comme elle ne m'a jamais regardé. Mais vous allez repartir et ça se règlera entre elle et moi." Maintenant je comprends ce qu'il voulait dire..." Moi aussi. Ca confirme ce que j'avais déjà pensé. Le Colonel s'est effacé, en repartant en Inde, il savait que je ne le suivrais pas. Je lui garde beaucoup de tendresse, mais mon coeur était au gardian. Il l'est toujours.

Le ciel se couvre, devient d'un gris de plomb..."Assurez votre chapeau, ma belle, et daut daut...au galop ! On va passer par les chemins de culture..." Pourquoi? "On ne pourrait pas galoper sur le pavé s'il pleut, ça glisserait trop..." Il a raison, comme toujours, moun baile. On talonne et les chevaux partent "a grand erre" (à toute allure). Mais on en ne peut pas aller plus vite que l'orage, il éclate et nous arrivons à l'écurie au galop, trempés coume soupo et pas très fiers de nous, parce que la foudre, c'est la terreur des gardo-bestio. On desselle, on bouchonne et on nourrit. Puis on se rend compte qu'on est encore plus trempés qu'on croyait. Maguelonne venue aux nouvelles propose de faire du café. Non, ma belle, nous allons rentrer, c'est à deux pas. Nous repartons sous l'averse, un vrai rideau liquide. Roxane se colle à moi, elle n'aime pas trop les éclairs et ce qui va avec. Enfin la maison, on s'engouffre dans le séjour, la porte claque et les tomettes se transforment en une jolie mare. Nous abandonnons nos veste, nos valergues, et cap sur la salle de bain et les serviettes. Mais avant, j'ai bouchonné Roxane pour bien la sécher, quelques biscuits...et on peut penser à nous.

Il a commencé à remplir la baignoire "Trempés pour trempés, autant que ce soit à l'eau chaude, ma belle...". Il a raison, et après la douche glacée, ça fait vraiment du bien. Il sort un flacon "Frottez-vous un peu avec ça." Ca, c'est un mélange d'huile d'olive et d'alcool camphré, ça réchauffe. "Souverain contre le rhumatisme..." Vous avez du rhumatisme, vous ? "Non, et justement parce qu'il vaut mieux prévenir que guérir, ce que j'ai toujours fait." Il cligne de l'oeil "Et ça vaut pour tout, c'est pour ça que je suis en pleine forme..." Vouèï....Mais on va dîner chez Pascal et le temps passe, moun bèu. "Un quart d'heure sous le boutis, ça vous réchauffera. " Si vous voulez. Je ramène le jeté de lit sur moi, et lui...Il me regarde avec un sourire en coin "Profitez, ma belle...Moi je vais faire sécher votre tenue gardianne, je tiens à ce que Pascal vous voit la porter !". Et il me plante là.

Je rêve qu'on me passe la main sur le visage "Et alors, marmotte du Vaccarès ? J'avais dit 1/4 d'heure, et il y a une heure que vous faites la sieste..." Je me suis endormie ! "C'est pas grave, on a bien le temps. Venez prendre le café et puis on pourra barjaïa tous les deux sur le radassié." Bonne idée. Il sert le café, que s'il en reste je pourrai remplir mon encrier avec ! Il est tellement gentil, tellement attentionné que je ne peux pas être en reste. "Vous ne prendriez pas une petite douceur, avec votre café?" "A supposer que j'en aie" Je sors du buffet une jolie assiette et il ouvre de yeux comme des soucoupes "Qué's aco?" Je prends mon air le plus innocent "Des chouquettes, moun bèu amour" "Mildiou, je le vois bien que ce sont des chouquettes ! Mais où avez-vous pris ça ?" "Mais dans votre sachet !" "Mildiou ! Je l'avais mis..." "A la cave. Mais vous avez oublié mon métier. Vous avez dit "Je les ai mises hors de votre portée", le seul endroit où je ne risquais pas d'aller c'était la cave, à cause des aragnes." Il me regarde en coin "Vous n'allez pas au grenier non plus..." Exact."Mais encore une fois, vous oubliez le métier : il y a une toile d'aragne qui barre le coin de la trappe du grenier. Donc, personne n'y est monté de longtemps. .." Il préfère se taire, enfourne une chouquette, me tend l'assiette "Prenez-en une ! Pas que je veuille être gracieux avec vous, Dièu garde...Mais pendant que vous mangerez, vous vous tairez !" Gramaci, je vous les laisse. Vous l'avez bien mérité. Après, on va s'asseoir dans le séjour. Je me serre contre lui "Vous n'allez quand même pas me faire le mourre pour les chouquettes ?" "Non, pensez-vous....Mais...Vous savez la faire la pâte à choux?" Oui, je me débrouille. "Ce sera votre punition quand on sera à la maison : vous me referez des chouquettes !" Si vous voulez, même des choux fourrés au praliné. Du coup, il saute sur ses pieds "Allez, zou ! On repart ce soir et demain matin, vous êtes en cuisine !" Noun abrivan...nous avons le temps. Il est presque temps de rejoindre les enfants. ....J'ai quand même noté qu'il a dit "...quand on sera à la maison" : nous voilà doncc avec deux "chez nous" ? Je vais me remettre en tenue gardianne et nous partons .
Nous partons sous l’averse, qui continue de plus belle. J’ai manqué de prévoyance : pas de vêtement de pluie, pas de parapluie…Evidemment, comme toujours, Francés y a pensé. Pour lui. « Pouvais pas savoir que vous seriez assez bécasse…Mildiou ! Vous savez quand même qu’il pleut en Camargue ! » Oui, je le sais…Qu’à cela ne tienne. Il ouvre tout grand son caban de gardian « Allez, zou ! Fourrez-vous là-dessous avec moi…A croire que tout tend à nous rapprocher. Et à vous donner l’occasion de vous coller à moi ! » Tenant chacun un pan du caban tendu au-dessus de nous, chacun serrant l’autre par la taille pour ne pas nous écarter, nous filons chez Pascal, riant comme des minots sous la pluie battante…Roxane patauge avec délice dans les flaques, les platanes nous déversent à intervalle régulier le trop plein d’eau de leur feuillage… « Ca ne vous rappelle rien ? » Oh si…Nous rions de plus belle, même si à l’époque nous n’en avions guère eu envie. Ce jour-là, un bel orage d’été avait crevé subitement sur la Camargue. Je revenais d’en Arles, je débarquais du car (sans aucune protection, bien sûr), je commençais à ressembler à une éponge quand une voiture s’est arrêtée à ma hauteur « Allez, embarquez ! » Francés, qui revenait des pâtures. Je suis montée, et bien que motorisée, jamais je n’ai mis autant de temps à regagner le mas. Vu que, profitant du rideau liquide qui nous dissimulait, il a arrêté la voiture et on s’est embrassés comme des perdus. En arrivant au mas, il est descendu pour justifier qu’il m’avait ramenée. Il aurait mieux fait de s’abstenir ! Au premier mot, le Papet lui a cloué le bec « Gramaci de l'avoir abritée...Et t’as bien pris soin de la réchauffer aussi ? »
« Mèstre Mar…. » Pas eu le temps d’en dire plus qu’il explosait, « Mèstre Martial » « Me prendès pas per un autré ! Que les plumes de la grivette, elles ont encore de la poussière de ton nid, beau merle ! » De fait…Il revenait de pâture, son gilet était plein de poussière. Et nos enlacements en avaient transféré une bonne partie sur ma robe. Bleu marine. Ca sautait aux yeux. Sauf aux nôtres, trop pleins de nous deux. Ce soir-là, l’orage extérieur était passé depuis longtemps qu’il continuait à l’intérieur.

Nous arrivons chez les jeunes, je plonge sur Roxane et l’entraîne vers l’écurie pour la sécher. Francés étend le caban près des couvertures des chevaux…et fait un bond de côté avec une rare souplesse : Reinard a bien failli l’avoir. Ses dents ont claqué dans le vide, mais l’intention y était. Par contre, il se frotte à moi quand j’approche, donne des coups de tête pour appeler la caresse. Vexé, moun gardian ronchonne « Qui se ressemble… » N’exagérez pas ! Je ne vous ai jamais mordu. « Une des rares choses que vous ne m’avez pas fait ! Et encore, il n’est pas trop tard, vous en seriez capable, maudite gamine. Venez ici, je vous autorise à en prendre l’avant-goût… » Si vous m’y autorisez….Miam miam…

« Eh bé…Je commence à comprendre pourquoi je retrouve la paille écrasée, moi ! » Sur le seuil de l’écurie, Pascal se fiche de nous à 100 frs/la minute. Son père contre-attaque aussitôt « T’as déjà vu écraser de la paille à la verticale, maufasènt ? Je pense plutôt que t’as dû passer avant nous et que tu revenais effacer les traces. » Une grande claque dans le dos, moi j’embrasse le minot et nous rentrons voir Maguelonne. Roxane a profité de ce qu’on n’y faisait pas attention pour nous précéder. Elle est déjà couchée aux pieds de la pitchounette, à se faire caresser. Pascal sort le muscat, et son père accompagne la manœuvre d’un « Tu serais bien aimable de mettre mon verre hors de portée de ma femme, je ne sais pas ce qu’elle a mais pour l’instant, ça descend dru… » Ca ira, oui ? Faites-moi passer pour le suce-raque du village, tant que vous y êtes ! Il explique dans quelles circonstances j’ai « éclusé » son verre et le mien. Pascal serait plutôt de mon côté.

Alors, pour reprendre les rênes, moun gardian se tourne vers son fils et Maguelonne « Je vais vous en raconter une bien bonne, que vous allez rire ! Figurez-vous que… » et c’est l’histoire du « bain de minuit » qu’il raconte. Soyez maudit ! Pascal se tord de rire, il suffoque…reprend son souffle, me regarde et repart de plus belle (c’est fou ce qu’il ressemble à son père !). C’est bientôt fini, oui ? Vous me le paierez ! Je fais défiler à toute vitesse les fichiers de ma mémoire : trouver la réplique. Pascal me sert l’occasion sur un plateau d’argent. « Enfin, belle-mère, tout le monde connaît l’expression ! » Tout le monde sauf moi, pitchoun. Mais justement… « Tiens, en parlant d’expressions. On ne peut pas tout connaître. Ainsi, par exemple, ton père… » L’intéressé dresse l’oreille et me lance un regard inquiet. Je fais comme si je n’avais rien vu et je continue sur le même ton « …Ton père, si je lui disais « Vous teniez une bonne « douffe », il ne comprendrait probablement pas. Et pourtant c’était bien le cas. » « Je n’ai jamais tenu ce que vous dites ! » « Si. Parce que dans notre province nordique, ça veut dire que vous étiez gentiment sur l’air, bravement encigala…et que c’est bien comme ça que vous êtes revenu du manège, avant de redescendre au pais. » Il ne peut pas le nier, mais il atténue « Dites, je marchais encore droit, tout de même ! » « Vouèï…vous marchiez tellement droit que vous m’avez demandé pourquoi l’escalier était en colimaçon… » « Mildiou ! Sale petite peste ! Attendez qu’on soit à l’oustau et que je vous tienne…» Pascal est ravi et en remet une couche (sans jeu de mots) « Vous « teniez une douffe » sans le savoir, Païre, comme l’autre faisait des vers ou de la prose sans le savoir… » mais il commet une erreur : il s’en prend à moi. « Quand même, belle-mère, que voste marit ne connaisse pas une expression de chez vous, on peut le comprendre. Mais le coup du « bain de minuit », c’était du français, tout de même. Et tout le monde connaît…. » Bon, si tu veux une leçon sur les expressions locales, je vais t’en donner une, petit. « Dis donc, Pascalou, puisque tu sais tout, tu dois savoir ce qu’on entend, par ici, quand on parle de « la bénédiction du petit ange »… » Ben non, il ne sait pas. « Tu vois bien, on ne peut pas tout connaître. » Mais son air de pas en avoir me dit qu’il a tout de même une vague idée de la chose. Je vais te rafraîchir la mémoire et tu ne vas pas être déçu. Je me tourne vers Maguelonne « Tu vois, pitchounette, la « bénédiction du petit ange », c’est précisément quand un de nos petits anges nous arrose au moment où on ne s’y attend pas. Vu leur innocence, c’est comme de l’eau bénite. Seulement, faut pas que ça leur continue quand ils sont devenus presque des archanges… » Maguelonne a l’air intéressé, Francés se mord les lèvres et le Pascal semble soudain être assis sur une pelote d’épingles. Je continue mine de rien «Tu sais, même si les chiens ne font pas des chats…L’hérédité ne joue pas toujours tout de suite. Il y a des virtuoses dont les enfants n’ont pas l’oreille musicale. De même, il y a des cavaliers qu’on croirait des centaures, que leurs enfants ont peur des chevaux… » Tu t’agites, tu vois où je veux en venir ? « Tiens,par exemple…Des cavaliers, comme ton beau-père, qu’on croirait qu’ils sont nés sur une selle… (lequel se rengorge) Remarque, les enfants comme ça, ils peuvent changer, mais ça leur vient petit à petit. Parce qu’au début…Je me souviens d’un minot, il pouvait avoir dans les cinq ans…Son père a voulu le prendre avec lui sur le cheval. Il n’a rien dit, non, mais il a béni la selle de son père mieux qu’à la fête votive, et même il lui a baptisé le pantalon ! Puis le caraco de celle qui l’a fait descendre de là…Ce jour-là, il devait se prendre pour le Manneken-pis, même si c‘est pas du français, tout le monde connaît, moun bèu ! » Maguelonne et Francés éclatent de rire, la petite en pleure littéralement et j’adresse un sourire épanoui à Pascal qui, affichant un air pas du tout concerné, s’arrange pour avoir le mot de la fin « Et si on passait à table ? » Un vrai gardian : il ne se laisse pas démonter. Bravo, pitchoun ! N’empêche, lorsque nous voguons toutes les deux vers la cuisine, Maguelonne essuie encore une larme et réprime un hoquet. M’est avis qu’elle va garder ça quelque part pour s’en resservir. C'est toute la finesse de l'attaque, pitchoun : pas question de te balancer une grenade. J'ai posé une mine, un jour tu vas forcément poser le pied dessus et le détonateur-Maguelonne te la fera sauter au nez. Patience.....

Je ne serais pas étonnée que Francés ait laissé transparaître mes préférences. Parce que Maguelonne présente un superbe plat d’écrevisses sauce aurore, toutes parfumées des herbes de chez nous. Un délice, à s’en lécher les doigts et les recompter après. Nous y faisons honneur et Francés me glisse malicieusement « Cette fois, ce ne sont pas des nageoires qui risquent de vous pousser : ce sont des pinces ! » Ne me tentez pas, moun gardian. On ramène les assiettes à la cuisine, et on papote un peu. "Tu as l'air un peu pâlotte, pitchounette, ça ne ne vas pas ?" "Si, si..." Je m'inquiète un peu, elle est tellement adorable, notre Maguelonne....(maintenant je sais pourquoi) Mais elle reprend des couleurs "Je suis un peu fatiguée..." Ca arrive, pitchounette.

La suite, ce sont des frites "Laissez-moi faire !" Bien sûr que je te laisse, tu as bien retenu la leçon. Elles sont dorées comme chez nous, tes frites, qu'on va servir avec un poulet aux olives. Le Nord et le Sud s'unissent. Elle a comme un sursaut, elle est toute pâle "Cette fois ne me dis pas que c'est de la fatigue !" Non, c'est la friture, les odeurs de cuisine...Et là je crois comprendre, et je lui demande comme maître Panisse "Digo mi...Maguelonnette... Es un pitchoun ?" Oui, c'est bien ça "Lui dites rien, à Papa...On veut être sûrs..." Bien sûr que je ne dirai rien, ce secret est à toi, ma belle. Quelle chance tu as, ma petitoune, de donner un petit à celui que tu aimes....Nous amenons les plats à table, Francés me regarde "Dites, on peut savoir pourquoi vous pleurez, vous?" "Je ne pleure pas !" Maguelonne intervient "Si vous aviez coupé les oignons pour la salade de tomates, vous pleureriez aussi !" Ben...J'ai plus qu'à préparer la salade de tomates en vitesse. Parce que nous n'en avons pas fait. Et que même si parfois de rouler un homme, c'est presque aussi facile que de faire sauter une omelette, faut quand même pas exagérer. Surtout qu'avec nos deux galavards, si on annonce la salade, il faudra la servir.

Le repas se passe dans la bonne humeur, on parle cuisine et Francés en profite "Maguelonne, demande donc à Maria sa recette pour réchauffer les tielles..." Oh non, il ne m'épargnera rien ! Il continue "C'est un secret, mais je vais te le dire, ça peut servir : tu pose les tielles sur le tableau de bord de la voiture, tu laisses le soulèias taper dessus au travers du pare-brise, et quand tu les trouves à bonne température, tu les avales. Sous le nez de quelqu'un qui aurait bien partagé. Si on le lui avait demandé." Maguelonne et Pascal le regardent, se demandant s'il galèje. Un coup d'oeil de mon côté leur confirme que c'est vrai. Et ils s'écroulent presque dans leur assiette. Ca a au moins le mérite de les mettre en joie.....

Il est fondant, le poulet. Avec le craquant des frites, c'est un délice. Maguelonne a repris des couleurs. Elle me paraît encore plus jolie que d'habitude. Elle rit comme un petite fille. Et le Pascal, aux petits soins pour sa femme....Et moun gardian qui ne voit rien. Comme disait Offenbach "Mon Dieu, mon Dieu, que les hommes sont bêtes...." Pourvu que ça ne dure pas trop longtemps, qu'on le lui annonce. Lui qui n'attend que ça depuis que Pascal a passé l'anneau au doigt de la petite. Il y a sept ans. Elle avait l'air d'une première communiante près de Pascal, si menue... (je n'y étais pas, bien sûr, mais j'ai vu les photos) Et devant mes yeux, se superposent les photos du mariage des petits et celle des parents de Francés...Elles se ressemblent. Francés me prend la main "Vous rêvez ?" Non. Mais je réponds oui. "J'espère que c'est de moi ?" "Et de qui d'autre ?" Petit mensonge. Celui auquel je pense, il est là sans y être. Encore caché et très présent.

Avec la salade de fruits, les hommes proposent de goûter le Frontignan ramené de notre escapade. Bien sûr, Maguelonne n'en veut pas. Alors je prends les devants "Profitez-en entre hommes, mais moi je déclare forfait. Je préfèrerais un thé à la menthe... Mais je peux le faire moi-même, ma belle." Soulagée, Maguelonne, oui, elle me laisse faire, et elle m'accompagne. On va couper une belle botte de menthe au jardin. Un souvenir me vient "Mon Papet disait "la menthe, on la plante près de la porte et le lendemain elle est dans votre lit...." C'est vrai que ça pousse vite, et que si on n'entoure pas les racines, ça se conduit partout. Rien que de remuer le bouquet, l'odeur pénétrante se diffuse. "Tu n'as pas plus envie de tisane que moi, pas vrai ?" Non, elle n'y tenait pas. Mais il fallait bien trouver quelque chose pour éviter le Frontignan. Nous restons absentes le temps qu'il faut pour faire illusion puis nous rejoignons nos barjaïre qui discutent bouvine avec animation. Nous aurions aussi bien pu passer la nuit dehors, pas sûr qu'ils l'auraient remarqué, tout occupés de bano, de simbèu et rasetaïre. De prime abord, eux sont bien partis. Mais la pitchounette a besoin de repos, il se fait tard. Nous ferions mieux de rentrer à l'oustau. Nous disons bonsoir aux minot, je réveille Roxane et en route....

Sur le chemin, Francés me regarde à la dérobée puis demande "Vous êtes malade ?" Non. "Et pourtant, vous refusez le vin, que d'habitude vous aimez bien, vous préférez votre eau chaude à la menthe...Vous êtes sûre que vous n'avez rien à me dire ?" Non. Quelqu'un aura quelque chose à vous dire, mais ce n'est pas moi. Devant mon absence de réaction, c'est lui qui s'énerve "Loin de moi l'idée de vouloir forcer vos confidences, demoiselle! " "Vous aviez promis de ne plus m'appeler comme ça. Jamais. pas même en plaisanterie" Ca vient de loin. Nous ne nous sommes pas souvent affrontés et c'est toujours passé très vite. Sauf une fois. Il était déterminé à aller mettre les choses au point avec ma famille, et je trouvais moi le moment mal choisi. Il a pensé que je ne voulais pas que le baile-gardian aille s'opposer au pelot, ça l'a vexé et il m'a dit "Ce sera à votre volonté, demoiselle !" me remettant à ma place de "nièce du pelot" en face de l'employé (ce que je n'ai jamais voulu). Mais plus que l'expression, ce qui me revient, ce sont ses yeux. Lui qui a des yeux couleur "chocolat fondu", très mouvants, ce jour-là, ils étaient aussi noirs et durs que l'obsidienne, et plus froids que la glace. Quant à sa voix...Plus blessante qu'un coup de son ficheiroun. Il m'avait tourné le dos et était reparti sans rien ajouter. J'étais restée près du portail, incapable de rentrer, me disant "Il va revenir, me dire bonsoir, m'embrasser.." Mais il n'était pas revenu. J'ai vraiment cru l'avoir perdu. Avec aucun autre, je n'aurais baissé pavillon, je n'avais rien fait, après tout. Mais c'était lui....Le lendemain, c'est moi qui ai provoqué la rencontre, j'en serais passée par tout ce qu'il aurait voulu. Et c'est alors qu'il m'a promis que plus jamais il ne m'appellerait "Demoiselle". Il réservait ça à mes cousines, dont il disait "Mes gardian se jeteraient au feu pour vous, les deux pimbêches, ils les jeteraient plutôt dedans !" Cette fois, c'est lui qui revient. "D'accord, je ne vous le dirai plus. Si vous n'avez rien à me dire, c'est très bien, nous n'allons pas nous fâcher ?" Non, bien sûr. Nous sommes presque devant la maison quand il s'arrête pour m'embrasser "Je n'ai jamais eu de dettes, ma belle, je ne vais pas commencer...Je vous devais le baiser de ce soir-là où je ne suis pas revenu." J'en suis ravie mais....vous n'oubliez pas les intérêts, dites ?

Nous rentrons, Roxane se précipite sur son coussin. Francés vérifie que tout est bien clos puis nous montons nous coucher. Je suis déjà couchée, Il a ôté sa chemise, il s'assied sur le bord du lit, il me tourne le dos, l'occasion est trop belle...."Aïe ! Vous n'êtes pas folle ? Qu'est-ce qui vous prend de me pincer ?" "Vous aviez raison... Les écrevisses...Je crois que les pinces..ça commence..." Il hoche la tête avec résignation puis laisse tomber avec fatalisme "Je m'en tire encore bien. On aurait pu manger du homard..." Là, c'est moi qui éclate de rire. "Continuez et je vous étouffe..." "Avec votre seden !" "Non, fichue gamine : avec VOTRE oreiller !" On éteint prestement : pas la peine de convier tous les moustiques de Camargue ! On reste un moment silencieux puis il demande "Pour ce poutoun que je vous devais...Vous les voulez toujours, les intérêts ?" Oui. Vous en doutez ? Apparemment non. "Même fatigué, je vous ferai quand même voir des étoiles, ma belle...."Il se relève, repousse les volets "Voilà....Contemplez-les tant que vous voudrez. Moi, je dors..." Il ne changera jamais ! Je me serre contre lui et...bouno nuèi, moun gardian !

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Amours en Camargue

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